Vous n'avez pas d'alertes.
    Header Background Image

    Au lever du jour, le village débordait de vie, sans qu’il subsiste la moindre trace du silence étrange qui y régnait la veille. Devant la rangée de modestes chaumières s’étendait un champ doré à perte de vue, où les épis de blé ondulaient doucement sous le vent. Un peu plus loin, on apercevait la beauté luxuriante de la forêt d’Eudychal.

    Maxi sortit de la grange et se lava le visage avec l’eau glaciale du ruisseau qui se trouvait non loin de là. De ses mains mouillées, elle démêla les nœuds enchevêtrés de ses longs cheveux. Une brise fraîche lui effleura le visage humide, et un frisson lui parcourut le dos. Elle s’essuya du mieux qu’elle put avec ses manches, puis retourna à la grange. Les chevaliers avaient déjà terminé de charger leurs affaires et s’étaient rassemblés devant le carosse.

    «  Ne t’éloigne pas toute seule,   » la réprimanda Riftan en la voyant approcher.

    «  J-Je suis désolée.  » Maxi se précipita à ses côtés, troublée par le ton sec de sa voix.

    Riftan fronça les sourcils et la souleva pour l’installer dans la voiture.

    «  On aperçoit souvent des monstres dans la forêt d’Eudychal. Ne t’aventure jamais seule.  »

    Elle sursauta et se rappela brusquement les ogres qu’ils avaient croisés au début du voyage.

    «  Je ferai a-attention.  »

    «  Bien. On transporte trop de bagages pour que je reste dans le carrosse. Je vais continuer à cheval. Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi.  »

    Il referma la porte. Quelques instants plus tard, le carrosse se mit en route sur le chemin cahoteux. À travers la fenêtre, les champs de blé s’éloignèrent peu à peu, remplacés par un épais rideau d’arbres. Les rayons du soleil qui perçaient à travers la canopée, se déversaient sur la route sinueuse comme une pluie de fils d’or. Dans cette lumière tamisée, les chevaliers progressaient en formation, à un rythme serein.

    Maxi scrutait nerveusement la forêt dense, s’attendant à tout moment à voir surgir un monstre d’entre les arbres. Heureusement, ses craintes ne se concrétisèrent pas, et le trajet se déroula sans encombre. Au bout d’un moment, épuisée par la tension constante et les secousses du véhicule, elle s’affaissa sur son siège. Elle avait beau être aux aguets, cela ne servirait à rien si un danger venait à surgir.

    Finalement, le carrosse s’arrêta et Riftan ouvrit la porte.

    «  On va se reposer ici,   » annonça-t-il.

    Soulagée, Maxi bondit hors du véhicule. Ses jambes engourdies protestèrent alors que le sang recommençait à circuler. Réprimant un gémissement, elle se pencha maladroitement pour les masser. Avant même qu’elle ait pu faire un seul geste, Riftan étala son manteau sur une pierre plate, l’invita à s’asseoir, puis se mit à lui masser les jambes avec application.

    Maxi jeta des regards gênés autour d’elle. Les chevaliers, occupés à abreuver les chevaux, les observaient avec stupéfaction.

    Rougissante, elle repoussa doucement ses mains.

    «  R-Riftan, je v-vais bien…   »

    «  C’est une habitude chez toi  ?  »

    «  Q-Quoi  ?  »

    Ses mains s’étaient arrêtées juste au-dessus de l’ourlet de sa jupe, massant doucement ses mollets.

    «  À chaque fois que tu ouvres la bouche, tu dis que tu vas bien.  »

    Maxi ne sut quoi répondre. Elle aurait voulu lui demander pourquoi il se montrait aussi prévenant envers elle. Les papillons qu’il faisait naître dans son ventre étaient agréables, mais ils lui donnaient aussi l’étrange impression que ses vêtements lui collaient trop à la peau.

    « J-je vais vraiment bien… M-maintenant », balbutia-t-elle en se libérant de ses mains attentives, en faisant mine de lisser les plis de sa jupe.

    Au bout d’un moment, Riftan se redressa lui aussi.

    «  Repose-toi. Je vais te chercher quelque chose à manger.  »

    Lorsqu’il revint, il lui tendit un morceau de pain accompagné de viande séchée. Le pain était si sec et dur que Maxi dut le tremper dans de l’eau pour pouvoir l’avaler. Une fois son maigre repas terminé, elle s’éloigna de Riftan pour aller se soulager dans les fourrés.

    Le voyage morne reprit. Ballottée dans le carrosse, Maxi passa le temps à compter les arbres qui défilaient de l’autre côté de la vitre. Plus ils s’enfonçaient dans la forêt, plus celle-ci s’épaississait. À la fin, seuls de fins filets de lumière parvenaient à percer la canopée dense au-dessus d’eux.

    Quand l’obscurité devint trop profonde pour continuer à avancer, les chevaux s’arrêtèrent. Les chevaliers effectuèrent d’abord une ronde pour s’assurer qu’aucun monstre ou animal sauvage ne rôdait à proximité, et ce n’est qu’ensuite que Maxi fut autorisée à descendre du carrosse. Elle serra la poignée de sa lanterne et rejoignit Riftan, qui était en train de monter une petite tente près du véhicule. Les autres chevaliers, quant à eux, installaient les leurs autour d’un feu de camp.

    Riftan planta un piquet dans le sol pour fixer la toile, puis se tourna vers elle.

    « Ces bois se couvrent de brouillard avant l’aube. Les tentes nous protégeront du givre. »

    Maxi baissa les yeux vers la petite tente, qui lui arrivait à la taille, et se pencha pour regarder à l’intérieur. Elle semblait à peine assez grande pour une seule personne.

    «  C-C’est pas t-trop étroit pour d-deux personnes  ?  »

    Elle pencha la tête, intriguée, et Riftan interrompit son geste. Il parut un instant embarrassé.

    «  Je dors ici seul,   » dit-il. «  Toi, tu passeras la nuit dans le carrosse.  »

    Le visage de Maxi vira au rouge. Elle n’aurait jamais dû supposer qu’ils partageraient la même tente. Honteuse, elle se hâta de chercher une excuse.

    «  O-O-On a d-dormi e-e-ensemble ces derniers temps, a-alors je pensais que…   »

    «  Épargne-moi ça. J’ai eu bien du mal à me retenir, la nuit dernière.  »

    La tête basse, Maxi n’osa plus le regarder. Riftan poussa un profond soupir, maugréa entre ses dents, puis lui saisit la main pour l’entraîner à l’écart du campement. Elle le suivit tant bien que mal, les jambes encore tremblantes.

    Ils ne s’éloignèrent pas beaucoup, mais l’obscurité était déjà profonde, presque oppressante. Le vent faisait bruisser les feuillages, mêlé aux cris plaintifs des oiseaux nocturnes. Troublée par ces sons inquiétants, Maxi resserra ses doigts autour de ceux de Riftan.

    Maxi eut un hoquet de surprise lorsque sa langue douce et chaude vint chercher la sienne avec une passion fiévreuse. Encore mal à l’aise face à une telle intimité, elle tenta de se reculer, mais ce geste ne fit qu’attiser l’ardeur de Riftan. Il lui enserra le visage entre ses mains pour l’embrasser plus profondément.

    Ses cheveux effleuraient son front, et ses grandes mains caressaient la courbe de sa nuque, suivant ensuite la ligne délicate de sa mâchoire. Il inclina légèrement la tête, goûtant le palais de la jeune femme, explorant l’intérieur de sa bouche. Un filet de salive glissa de leurs lèvres jointes et dévala le menton de Maxi.

    Suivant la trace humide du bout de la langue, Riftan murmura :

    «  J’ai envie de passer toute la nuit ainsi.  »

    Puis il guida sa main le long de son corps. Lorsqu’elle sentit, sous sa paume, la fermeté de son désir, son cœur se mit à battre si fort qu’elle crut l’entendre résonner dans ses oreilles. Elle tenta de retirer sa main, mais Riftan la retint avec une poigne ferme.

    «  Tu te rends compte à quel point c’est une torture de devoir me retenir quand je suis dans cet état  ?  »

    Riftan la couvrit de baisers fiévreux. Coincée entre le tronc de l’arbre et son corps massif, Maxi peinait à reprendre son souffle. Ses mains se posèrent sur ses fesses et la tirèrent contre lui, la bosse de son désir frottant contre son ventre. Un feu brûlant s’alluma entre leurs corps, attisé par chaque geste, chaque souffle.

    Craignant de perdre le contrôle si cela continuait, Maxi tenta de s’extirper de son étreinte.

    «  N-Non… P-Pas ici…   »

    Riftan laissa échapper un grognement et cogna sa tête contre l’arbre.

    «  Tu vas finir par me tuer, bon sang…   »

    Son torse se soulevait au rythme de sa respiration saccadée, et Maxi se figea, inquiète de l’avoir contrarié. Mais après quelques secondes, il recula lentement.

    «  Je perds tout contrôle quand je suis près de toi,   » souffla-t-il. «  Alors tu dormiras seule, dans le carrosse. Tu m’as comprise  ?  »

    Maxi hocha doucement la tête.

    Il lui caressa la joue avec tendresse. Puis, une fois encore, il lui prit la main pour la guider jusqu’au campement. Lorsqu’ils revinrent, un chevalier massif était assis sur un rocher et se réchauffait près du feu. Il leur lança un sourire entendu.

    «  Déjà de retour, Commandant  ? Voilà bien longtemps que vous n’avez pas dégainé votre épée… Se serait-elle rouillée  ?  »

    Riftan s’immobilisa et lui lança un regard noir. Le colosse se contenta de ricaner sans se laisser impressionner.

    Un peu plus loin, un autre chevalier, adossé à un arbre, astiquait calmement son épée.

    «  Grossier personnage,   » marmonna-t-il.

    «  Et que vaut la vertu du jeune héritier de la maison Ricaydo  ?  » répliqua le chevalier costaud.

    «  Plus que tu n’en connaîtras jamais.  »

    «  Ha  ! Ce sont toujours ceux qui font éloges de leur propre maître qui profèrent les pires mensonges. Dès que les gens ont le dos tourné, les faux prudes dans ton genre se révèlent être les plus vicieux… Aïe ! Hé, mais… Espèce de— !  »

    Les railleries du colosse furent brutalement interrompues lorsqu’il reçut un coup de pied du chevalier blond — Ricaydo. Le grand gaillard se redressa aussitôt et tira son épée, tandis que Ricaydo levait la sienne, fraîchement polie, pour parer l’attaque. Maxi, surprise par la rapidité avec laquelle la tension avait grimpé, s’agrippa plus fort au bras de Riftan.

    Passant un bras autour des épaules de Maxi, Riftan lança un regard noir aux deux hommes.

    «  Vous avez l’air bien en forme, tous les deux. Ça tombe bien : vous prendrez le tour de garde cette nuit.  »

    «  Quoi ? !  »

    «  Commandant !  » protestèrent Ricaydo et le chevalier massif à l’unisson.

    Riftan les ignora superbement. Il les dépassa sans leur accorder un regard de plus et guida Maxi directement jusqu’au carrosse. Elle jeta un coup d’œil inquiet par-dessus son épaule vers les deux hommes qui continuaient à se fusiller du regard avec une hostilité à peine contenue.

    Riftan la fit pivoter pour qu’elle lui fasse face.

    «  Ne t’en fais pas pour eux. Ils se chamaillent tout le temps. »

    Elle acquiesça d’un hochement de tête, un peu sonnée. Apparemment, même les chevaliers d’un même ordre n’étaient pas forcément amis.

    Riftan l’aida à monter dans le carrosse, puis retourna finir d’installer sa tente. Maxi se tint près de la porte, lanterne en main, afin de l’éclairer tandis qu’il s’affairait. Une fois terminé, il jeta un sac de couchage à l’intérieur, puis alla s’asseoir sur une grosse racine pour polir son épée.

    Bientôt, deux chevaliers revinrent de leur ronde, trois gros oiseaux aux plumes noires à la main. Ils empoignèrent les volatiles par les ailes, puis les tordirent et les arrachèrent net aux articulations, avant de les jeter négligemment au sol. Puis, d’un geste assuré, ils dépouillèrent les bêtes de leur peau en un seul mouvement. Maxi resta figée, horrifiée par cette scène sanglante. Ensuite, les chevaliers sectionnèrent les pattes avec leurs dagues et les jetèrent sur un tas de plumes qui ne cessait de grossir.

    Le cœur au bord des lèvres, Maxi se réfugia à l’intérieur du carrosse.

    Un peu plus tard, Riftan revint avec de la viande dorée, encore fumante, et l’invita à sortir pour manger auprès du feu de camp. Malgré son insistance, Maxi refusa catégoriquement, incapable d’avaler la moindre bouchée après ce qu’elle avait vu. À la place, elle se rabattit sur le pain rassis, qu’elle fit passer avec quelques morceaux de fromage.

    Fronsant les sourcils devant son choix de repas, Riftan mordit néanmoins dans une tranche de viande fumante et juteuse.

    «  Il nous reste encore une journée entière à traverser cette forêt. Tu devrais manger davantage.  »

    «  J-Je m-mange à ma f-façon…   » répondit-elle.

    Et c’était vrai : elle ne cessait de se forcer à manger un minimum chaque fois qu’on lui en proposait, sachant pertinemment qu’elle ne pourrait pas échapper aux remarques insistantes de Riftan dans le cas contraire.

    Il haussa un sourcil, comme s’il allait ajouter quelque chose, mais se ravisa et se concentra à nouveau sur son repas. Maxi termina le sien, puis retourna s’installer dans le carrosse, tâchant d’ignorer le monticule de plumes près du feu.

    Au fil des heures, l’air se fit plus glacé. Les chevaliers regagnèrent un à un leurs tentes. Maxi déplia son sac de couchage sur la banquette de le carrosse et s’y allongea, mais le froid s’infiltra jusque dans ses os. Dehors, les hurlements sporadiques d’animaux sauvages et le bruissement des feuilles rompaient par moments le silence.

    Incapable de trouver le sommeil, Maxi entrouvrit doucement la porte et jeta un œil vers la tente de Riftan. Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, voir ses longues jambes dépasser de la toile apaisa un peu son cœur. Elle referma la porte et se recoucha, mais le sommeil ne venait toujours pas. Elle était hantée par les cris lugubres des oiseaux, semblables aux plaintes de ceux ayant perdu leurs semblables. Elle tira la couverture par-dessus sa tête et se boucha les oreilles avec les doigts.


    ・.ʚ Voilà la fin du chapitre ɞ .・







    Rejoignez-nous et soutenez la team sur

    0 Commentaire

    Laisser un commentaire

    Abonnement au courrier électronique
    Note