11. Une tendresse inattendue
Publié par Ruyi ♡Le carosse quitta le village et traversa lentement d’immenses étendues de terres agricoles, sur des chemins de terre non pavés. La nuit était déjà tombée lorsqu’ils atteignirent un petit hameau à la lisière de la forêt d’Eudychal. Riftan descendit du véhicule pour s’annoncer à l’entrée du village.
Maxi, qui n’avait jamais voyagé aussi loin en carosse, était épuisée.
« Nous passerons la nuit ici, » dit Riftan en revenant avec un sac de couchage et une lampe à la main. « Il fait froid dehors, alors couvre-toi bien. »
Maxi boutonna son manteau et rabattit sa capuche sur sa tête avant de descendre à son tour. Riftan passa un bras autour de ses épaules et s’avança vers ses hommes, le sol crissant sous ses pas.
Le chevalier qui discutait avec le garde du village se retourna à leur approche.
« Il n’y a pas de logement convenable ici, Commandant. »
Riftan leva la lampe qu’il tenait à la main et balaya rapidement les alentours du regard. Au bout d’un sentier de terre sinueux se dressaient quatre ou cinq chaumières, toutes plongées dans l’obscurité. Suivant le regard de son commandant, le chevalier ajouta précipitamment une explication :
« Ces cinq maisons sont toutes occupées par des fermiers envoyés qui ont été ici pour la récolte. Mais il y a une grange vide, cela dit… » Il jeta un regard hésitant à Maxi. « Nous pourrions peut-être y passer la nuit… »
Riftan fronça les sourcils et se tourna vers le garde du village.
« Il n’y a donc aucun hébergement convenable pour une dame ? »
« Il n’y a que ces chaumières, monsieur. Elles ne servent qu’à loger les fermiers pendant la saison des moissons. Nous pouvons en libérer deux si vous le souhaitez, mais même ainsi, j’ai bien peur qu’elles ne soient pas dignes d’une dame. »
« C’est toujours mieux qu’une grange, » répondit Riftan. « Si vous pouvez arranger ça, vous serez grassement récompensé. »
Surprise, Maxi s’agrippa au bras de Riftan.
« Non… Ç-ça ira… »
Elle n’avait pas le cœur à déloger des serfs de leurs chaumières après qu’ils aient peiné toute la journée sous un soleil accablant. Et, pour être honnête, elle n’avait pas non plus envie de passer la nuit seule dans une maison sombre et inquiétante.
Elle plissa les yeux pour scruter l’obscurité, puis tira doucement sur la manche de Riftan.
« Je… Je ne veux pas être t-toute seule… »
Un silence embarrassé s’installa, et Maxi réalisa peu à peu la portée de ses paroles. Rouge de honte, elle lâcha sa manche comme si elle s’était brûlée.
Riftan ne répondit pas, peut-être trop abasourdi par un tel aveu. Maxi serra les pans de sa robe entre ses doigts, incapable de soutenir son regard. Les chevaliers échangèrent des regards gênés, puis, à son grand soulagement, passèrent à autre chose.
« Alors, c’est décidé ? » lança l’un d’eux. « Je meurs de faim. Allons nous reposer un peu ! »
« Hé, toi là-bas ! » lança un autre chevalier au garde du village. « Où pouvons-nous trouver de l’eau ? Il faut d’abord s’occuper des chevaux. »
« Il y a un ruisseau près du moulin, » répondit le garde. « C’est par là. »
Une fois les hommes dispersés, Riftan attrapa la main de Maxi.
« Allons-y nous aussi. »
« O-Oui… »
Elle dut presque courir pour suivre le rythme de ses grandes enjambées. Sans les réflexes rapides de Riftan, elle aurait trébuché à plusieurs reprises sur le terrain accidenté. Ils suivirent le sentier de terre jusqu’à ce qu’un grand bâtiment en bois émerge de l’obscurité.
Quelques chevaliers pénétrèrent d’abord à l’intérieur et accrochèrent leurs lampes. Maxi entra à son tour à la suite de Riftan et observa les lieux. Partout où la lumière se posait, des toiles d’araignée scintillaient comme des mèches de cheveux fantomatiques. Elle ne se serait pas étonnée d’apprendre que l’endroit était hanté. Le parquet grinçait sinistrement sous leurs pas et était si couvert de poussière que l’on pouvait voir les empreintes de leurs pieds marquer leur passage.
Maxi avança sur la pointe des pieds, redoutant d’écraser un insecte ou, pire, un rat. Les hommes, eux, n’en avaient cure. Ils jetèrent leurs sacs de couchage dans les moindres recoins disponibles avant de se débarrasser prestement de leur armure encombrante. Riftan, de son côté, étalait une bonne couche de foin dans un coin de la pièce pour y poser son couchage.
« Par ici, » l’appela-t-il.
Maxi n’osa pas s’allonger. Persuadée que ce lit de fortune grouillait d’insectes, elle se contenta de s’asseoir prudemment sur le bord. Et bien que la grange fût loin d’être petite, elle semblait étouffante avec dix-huit personnes entassées à l’intérieur.
Riftan retira sa cuirasse et ses jambières. Il repoussa l’armure sur le côté d’un geste las, puis s’étira en faisant craquer sa nuque.
« Il nous faudra plusieurs jours avant de retrouver un lit digne de ce nom. Il va falloir tenir jusqu’à notre arrivée à Anatol. »
Maxi hocha la tête en serrant ses genoux contre elle. Elle n’avait jamais passé autant de temps dans la même pièce avec autant d’hommes, et elle se sentait mal à l’aise. Les chevaliers, cependant, étaient bien trop occupés à allumer le brasero et préparer le repas pour lui prêter attention.
L’un d’eux, qui revenait de l’extérieur après avoir abreuvé les chevaux, passa la tête par l’ouverture de la grange.
« Commandant ! Il n’y a pas assez de fourrage pour les chevaux ! »
« Alors demande au garde où nous pouvons acheter du grain, » répondit Riftan d’un ton calme en détachant sa ceinture de cuir.
« On a déjà essayé de négocier, » répliqua le chevalier. « Mais il dit que le grain ne lui appartient pas. Tous les greniers du village sont la propriété du duc Croyso. »
À l’évocation inattendue du nom de son père, Maxi sursauta. Riftan repoussa ses cheveux en arrière et cliqua la langue d’un air contrarié.
« On dirait qu’il veut nous faire payer plus cher. »
« Quelles sont vos instructions, Commandant ? »
« Donnez-lui ce qu’il demande. »
« On pourrait peut-être lui faire un peu peur, comme ça il— » Le chevalier s’interrompit en croisant le regard de Maxi.
« Enfin… Mieux vaut éviter de donner au duc la moindre raison de se plaindre. Très bien. Mais ne venez pas vous plaindre quand vous verrez à quel point notre bourse s’est allégée. »
Sur ces mots, il s’éloigna. Maxi se sentit fléchir, prenant soudain conscience que les chevaliers nourrissaient envers son père une hostilité bien plus grande qu’elle ne l’avait imaginé. C’était peut-être aussi la raison de leur froideur à son égard.
Si elle avait eu les traits charmants de Rosetta, les choses se seraient-elles déroulées autrement ? Cette pensée, accompagnée de l’image de sa demi-sœur recevait sourires, cadeaux et lettres d’amour de la part des chevaliers qui fréquentaient le château de Croyso, acheva de miner la maigre confiance que Maxi avait en elle. Elle ne sortit de ses pensées sombres que lorsque Riftan s’éloigna du feu pour s’approcher d’elle. Elle leva les yeux vers un bol rempli de pommes de terre fraîchement cuites, roussies par endroits après avoir été grillées dans les flammes.
« Attention, elles sont encore chaudes. »
Riftan ignora son propre avertissement. Il attrapa une pomme de terre de sa large main calleuse et croqua dedans sans hésiter. Maxi l’imita, enveloppant prudemment un tubercule dans sa manche pour en retirer la peau brûlée et révéler la chair jaune et tendre.
Dès sa première bouchée, une vague de faim qu’elle avait jusque-là refoulée – sous l’effet de l’anxiété – la submergea. La chaleur lui brûla le palais, mais elle continua à mâcher, avalant bouchée après bouchée. Même les morceaux encore un peu fermes lui parurent délicieux, comme un mets rare. En un rien de temps, la pomme de terre de la taille de son poing avait disparu.
Riftan, qui l’observait manger, avait déjà pelé une autre pomme de terre pour elle. Maxi agita les mains, paniquée.
« J’ai eu m-ma part… T-Tu devrais la garder, R-Riftan… »
« Prends-la. »
Il lui mit la pomme de terre dans les mains et en prit une autre dans le bol. Sans même la peler correctement, il en croqua une énorme bouchée. Maxi baissa les yeux vers la sienne, parfaitement épluchée, puis la porta à sa bouche et mangea avec appétit, s’arrêtant parfois pour souffler sur les volutes brûlantes de vapeur.
Son ventre plein, une douce somnolence s’empara d’elle. Oubliant soudain sa peur des insectes, elle posa la tête sur son sac de couchage. La lumière tremblotante du brasero au centre de la grange jetait des reflets vacillants sur les murs et le plafond. Un à un, les chevaliers terminèrent leur repas et gagnèrent leur couche.
Maxi avait sciemment refusé l’intimité d’une chaumière, mais l’idée de dormir au milieu de tant d’hommes restait source de gêne. Elle remonta sa couverture jusqu’au menton. Alors qu’elle bougeait, Riftan posa l’épée qu’il astiquait et vint s’allonger à ses côtés. Il passa un bras autour d’elle, fermement, mais Maxi le repoussa aussitôt.
« R-Riftan… I-Il y a d’autres gens ici… »
« Tout le monde s’en fiche. Alors reste tranquille. Tu as froid, non ? » murmura-t-il en glissant un bras sous sa nuque tout en frottant sa joue contre sa tête.
Ne sachant que faire, Maxi jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier si quelqu’un les regardait. Comme Riftan l’avait prédit, personne ne semblait prêter attention à eux. Pourtant, elle n’avait pas le courage de rester ainsi blottie contre lui.
« Je vais b-bien, alors e-est-ce que tu pourrais t-t’éloigner un peu… »
« Vous voyez bien qu’elle est embarrassée ! Un peu de délicatesse, tout de même ! »
Maxi redressa brusquement la tête. Un jeune homme élancé, dans la vingtaine, se tenait à quelques pas, une petite lanterne à la main.
« Occupe-toi de tes affaires, Ruth, » grogna Riftan. « Va-t’en. »
« Ce n’est pas la peine de grogner comme un chien de garde, » répondit Ruth, tout aussi agacé. « Je n’ai pas l’intention d’importuner votre dame. »
Les yeux de Maxi s’écarquillèrent de surprise. Ce Ruth parlait à Riftan comme s’il réprimandait un chien errant, complètement insensible à l’aura intimidante du chevalier. Quand son regard se posa sur elle, elle se redressa précipitamment. Riftan, à contrecœur, l’imita.
« Qu’est-ce que tu veux ? » demanda Riftan.
« Il fait frais cette nuit, alors je me suis permis d’apporter quelque chose pour madame. »
Ruth fouilla dans la poche de sa robe et en sortit une petite pierre qui scintillait faiblement sous la lumière.
« C’est une pierre de feu. Je lui ai lancé un sort pour qu’elle reste chaude. Gardez-la avec vous. »
« C-C’est vraiment pour m-moi ? » demanda Maxi, surprise par tant de gentillesse.
Ruth haussa un sourcil.
« Pour qui d’autre ? Ces types dormiraient comme des bébés même nus sous un tas de neige. » Son ton était mordant, et il ne semblait pas se soucier que quiconque l’entende. « Mais pour vous, madame, c’est différent. À en juger par votre apparence, vous semblez de constitution fragile. Et si jamais vous tombez malade, c’est moi qui en subirai les conséquences. Considérez donc cela comme une mesure préventive.
Sa franchise déstabilisa Maxi, mais elle comprenait ce qu’il voulait dire. Elle ne pouvait pas se permettre de devenir un fardeau pour qui que ce soit, alors elle accepta la pierre sans protester. Comme Ruth l’avait promis, une douce chaleur l’enveloppa aussitôt. Émerveillée, elle contempla la pierre un moment, avant de se rendre compte qu’elle avait oublié de le remercier.
« M-Merci, M-Maître R-Ruth… »
Une lueur étrange passa dans le regard du jeune homme.
« Je suis mage, pas chevalier. Vous pouvez simplement m’appeler Ruth. »
Sur ces mots, il tourna les talons et retourna à son sac de couchage, de l’autre côté de la grange. Maxi le suivit des yeux, l’air un peu absent, quand Riftan se laissa lourdement tomber à côté d’elle et la ramena contre lui. Il était visiblement agacé.
« Tu dois être fatiguée. Tu devrais dormir maintenant. On part au lever du soleil. » dit-il en soufflant la lanterne posée près du lit.
Comme s’ils attendaient ce signal, les autres chevaliers éteignirent leurs lampes à leur tour. Dans l’obscurité grandissante, Maxi remua nerveusement dans les bras de Riftan, avant qu’une lourde fatigue ne l’envahisse. Elle ferma les yeux, bercée par les battements réguliers du cœur de Riftan, qui résonnaient à ses oreilles comme une berceuse. Bientôt, elle sombra dans un sommeil profond, oubliant jusqu’à l’inconfort de cette grange poussiéreuse.
Ce chapitre vous est présenté par la Dragonfly Serenade : Traductrice • Ruyi ⋄ Correctrice • Ruyi
・.ʚ Voilà la fin du chapitre ɞ .・

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