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    Le campus originel de l’Université de de la cité des Dragons avait été construit à l’époque de la République de Chine* et portait le poids d’un siècle d’histoire. Partout où l’on posait les yeux, de vieux arbres majestueux formaient une voûte dense qui obscurcissait presque entièrement le ciel. Les bâtiments universitaires, dissimulés sous cette canopée, dataient de l’époque des concessions européennes* : ils paraissaient anciens, presque abandonnés. Seuls les bâtiments administratifs près de l’entrée ouest avaient été érigés récemment. Hauts et modernes, ils juraient affreusement avec l’atmosphère du campus, comme une vilaine verrue au beau milieu d’un tableau ancien.

    Dès qu’ils mirent les pieds dans le nouvel immeuble administratif, Zhao Yunlan sentit sa paupière tressaillir malgré lui. Le bâtiment comptait dix-huit* étages.

    Autrefois, certains promoteurs immobiliers évitaient d’utiliser le chiffre dix-huit pour numéroter les étages résidentiels. Mais avec la flambée des prix de l’immobilier et l’explosion du marché, plus personne ne se souciait de ce genre de superstition.

    Un courant d’air froid et étrange s’engouffra soudain devant eux. Sans doute la climatisation. Perché sur l’épaule de Zhao Yunlan, Daqing frissonna et planta fermement ses griffes dans la chemise de son maître.

    Une fois dans l’ascenseur, Shen Wei dit :

    « La carte étudiante indiquait qu’elle était au département de mathématiques. Leur bureau est au dernier étage. » Il appuya sur le bouton du dix-huitième étage.

    Sans prévenir, Zhao Yunlan demanda :

    «  Shen-laoshi, vous n’êtes pas curieux de ce qui s’est passé  ? La plupart des gens se poseraient quelques questions en se retrouvant mêlés à une affaire pareille.  »

    Shen Wei inclina légèrement la tête.

    « La victime est ce qui importe. Je ne fais que vous aider dans votre enquête. Le reste… Ce qui compte, c’est que vous soyez au courant. Que je le sois ou non n’a aucune importance. »

    Zhao Yunlan caressa machinalement le dos du chat en glissant ses doigts dans la fourrure noire.

    « C’est rare de voir des citoyens aussi coopératifs, de nos jours. Daqing ne se laisse jamais approcher par des inconnus, mais il vous a tout de suite adopté. »

    Shen Wei esquissa un sourire discret. Il parlait avec une parcimonie remarquable, comme si chaque syllabe avait de la valeur.

    « N’importe qui aurait fait la même chose. »

    À ce moment précis, alors que l’ascenseur atteignait le quatrième* étage, il se mit soudain à trembler avant de s’arrêter brutalement. Les lumières vacillèrent deux fois, sans doute à cause d’un mauvais câblage. Paniqué, Guo Changcheng leva les yeux vers Zhao Yunlan, mais ce dernier ne sembla pas réagir ; il ne cilla même pas alors qu’il observait Shen Wei avec une concentration silencieuse.

    Une voix d’homme se fit entendre, faible et lointaine, à travers l’interphone :

    « Shen-laoshi, que faites-vous au dix-huitième étage ? »

    Le visage de Shen Wei resta impassible.

    « Une étudiante du département de mathématiques a eu un accident. Ces deux personnes sont de la police. Je les accompagne pour qu’ils puissent mieux comprendre la situation. »

    « Ah. » L’interlocuteur sembla mettre un moment à digérer l’information. Puis, avec un ton las et traînant, il reprit :
    « Très bien. Faites attention à vous. »

    À peine eut-il terminé que tout redevint normal. Les lumières se stabilisèrent, et l’ascenseur repartit dans un grincement, comme si rien ne s’était produit.

    « Vous avez eu peur ? » demanda Shen Wei, se tournant vers Guo Changcheng tout en évitant soigneusement le regard de Zhao Yunlan. « C’était sans doute le gardien de sécurité. Le semestre dernier, un étudiant s’est suicidé en sautant du toit. Depuis, quand une personne extérieure au département de maths veut accéder au dernier étage, le gardien arrête l’ascenseur pour poser quelques questions. Une mesure de prévention, en somme. »

    Guo Changcheng expira longuement, visiblement mal à l’aise. Zhao Yunlan, lui, jeta un regard pensif à l’interphone.

    L’ascenseur poursuivit sa montée, toujours dans un vacarme secouant la cabine. À l’arrivée, le dix-huitième étage était d’un calme sinistre, déserté jusqu’au moindre moustique ou lézard.

    Zhao Yunlan éternua plusieurs fois d’affilée.

    Shen Wei s’arrêta aussitôt.

    « Inspecteur Zhao, vous êtes enrhumé ? »

    Il y avait dans sa posture une sorte de droiture pleine de sollicitude. Le simple fait de le regarder était agréable et presque apaisant, si bien qu’il semblait impossible de le soupçonner de quoi que ce soit.

    Se frottant le nez, Zhao Yunlan répondit :

    « Non, non. C’est juste que j’ai mis un pied dans ce couloir et j’ai senti l’odeur funeste des devoirs de maths. J’en suis allergique, vous savez ? »

    Shen Wei esquissa un sourire poli, les yeux plissés.

    « Ne riez pas,  » ajouta Zhao Yunlan, faussement grave. « Ce n’est pas que j’ai peur qu’on se moque de moi, hein. Mais quand j’étais élève, les profs étaient mes pires ennemis. Mon prof principal avait même prédit que je finirais voyou. Jamais personne n’aurait cru que je deviendrais flic. Et quand je l’ai recroisé à l’anniversaire de l’école, tout fier, devinez ce qu’il m’a dit ? »

    « Quoi donc ? » demanda Shen Wei sans lever les yeux, concentré sur le chemin devant lui. Pourtant, son profil attentif donnait l’impression qu’il écoutait avec un réel intérêt.

    Zhao Yunlan lança, pince-sans-rire :

    « Ce vieux sceptique m’a regardé et m’a dit : « Tu crois que je me suis trompé, Zhao-tongxue ? Regarde-toi maintenant : un voyou en uniforme. » »

    Zhao Yunlan avait l’habitude de gérer toutes sortes de personnalités. Bavard et rusé, il savait détendre l’atmosphère avec aisance. Tandis que le trio avançait, lui et Shen Wei poursuivirent leur échange, tout en se jaugeant discrètement. Leurs pas résonnaient contre les murs vides.

    Mais sous le son de leurs voix et les éclats légers de leur conversation, un autre bruit se faisait entendre : le pas feutré d’une quatrième personne.

    Des pas discrets glissaient sur le sol, comme si quelqu’un chaussé de souliers de tissu, à la manière des personnes âgées, les suivait dans l’ombre.


    Le bâtiment administratif avait été construit en hauteur, dans un style de tour. Comme souvent avec ce genre d’édifices, un ascenseur trônait en son centre, entouré d’un couloir circulaire à chaque étage.

    Guo Changcheng ne put s’empêcher de remarquer que la montre de Zhao Yunlan changeait silencieusement de manière étrange. Une couleur se répandait depuis son centre, là où les aiguilles se rejoignaient : une tache cramoisie, plus sombre que le vermillon* mais plus claire qu’un rubis, se diffusait sur le cadran en formant des ondulations, comme des cercles à la surface de l’eau. Ce phénomène donnait à la montre de Zhao Yunlan l’allure d’une œuvre d’art précieuse. Les maillons métalliques enserrant son poignet mince et pâle accentuaient cette impression d’élégance un peu irréelle.

    Guo Changcheng hésita. Puis d’une petite voix, il dit :

    « Directeur… Directeur Zhao, votre montre… »

    « Quoi ? Elle devient rouge ? » répondit Zhao Yunlan, qui marchait devant, en se retournant avec son habituel sourire en coin. « Tu sais pourquoi ? »

    Guo Changcheng secoua la tête, sincèrement perdu.

    Toujours souriant, Zhao Yunlan répondit : « Les esprits violents aiment le rouge. Le feng shui de ce bâtiment est très mauvais. Il pourrait y avoir quelque chose de malsain caché ici et là. C’est peut-être ce que reflète ma montre. »

    Guo Changcheng pâlit et jeta un regard instinctif à la montre. Cette fois, le verre lui renvoya une image : celle d’une vieille femme, de corpulence moyenne, un peu ronde, habillée entièrement de noir… Et qui le fixait sans la moindre expression !

    Il s’arrêta net.

    Mais Zhao Yunlan éclata de rire, comme s’il n’avait rien vu. Il tourna un petit bouton sur le côté de la montre, et un nuage de brume jaillit à l’intérieur, dissipant en un instant toute trace de rouge. Lorsqu’il la regarda à nouveau, il n’y avait plus qu’une simple montre pour homme, au design des plus banals. Aucun reflet inquiétant, ni vieille dame fantomatique.

    « Tu n’as jamais vu ces boules sous les anciennes souris d’ordinateur qui changent de couleur ? C’est le même principe. Ce gamin… Il est tellement crédule, on peut lui faire gober n’importe quoi. » Puis, brusquement, Zhao Yunlan cessa de plaisanter et se tourna vers Shen Wei. « Shen-laoshi est un intellectuel, athée convaincu. Je parie que vous ne croyez pas aux fantômes, pas vrai ? »

    « Comme dit le proverbe : « Même le plus érudit des savants ne parle pas de ce qu’il ne connaît pas. » Personne ne peut affirmer avec certitude si les fantômes existent ou non. Pour ma part, je pense que s’ils existent, alors ils existent. S’ils n’existent pas, alors ils n’existent pas. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher plus loin. « Consulter les esprits et les dieux plutôt que le peuple » était une habitude des souverains incompétents. Si déjà les vivants ne parviennent pas à résoudre leurs problèmes, perdre du temps à s’interroger sur l’existence des fantômes ou des dieux est une absurdité. »

    Son discours était très académique, mais ses réponses restaient volontairement floues. Voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus, Zhao Yunlan esquissa un sourire et changea de sujet comme si de rien n’était.

    « Shen-laoshi, vous enseignez les sciences humaines ? »

    « Mm. J’enseigne la langue et quelques cours optionnels en lettres. »

    « Ah, je comprends mieux. Vous savez, un ami à moi, dans l’immobilier, m’a dit que ce type de structure en tour ne se construisait presque plus pour les immeubles résidentiels. Aujourd’hui, on ne retrouve ça que dans les bâtiments de bureaux commerciaux, ceux qui dépassent les cent mètres de hauteur. En plus d’être difficiles à nettoyer, ils ne laissent pas entrer la lumière naturelle et sont donc peu agréables à vivre. Je suppose que c’est ça, un mauvais feng shui. »

    Zhao Yunlan sortit son paquet de cigarettes de la poche de sa veste et le secoua légèrement. « Au fait — on peut fumer ici ? Ça ne vous dérange pas ? »

    Shen Wei fit non de la tête. Zhao Yunlan ouvrit le paquet d’un geste habile, une main dans la poche, et attrapa une cigarette avec les lèvres. Les yeux baissés, il l’alluma. Quelques secondes plus tard, il recracha une volute de fumée blanche avec la nonchalance d’un fumeur expérimenté.

    Shen Wei semblait avoir décidé de ne pas trop parler, mais cette fois, c’en fut trop. Il fronça légèrement les sourcils : « Fumer et boire sont mauvais pour la santé. Et l’inspecteur Zhao est encore jeune. Il vaudrait mieux y aller doucement. »

    Zhao Yunlan se contenta de sourire, sans répondre. Son expression était dissimulée derrière la fumée. De la cendre tomba du bout de sa cigarette ; volontairement ou non, une partie atterrit sur l’ombre de Shen Wei. Le regard de Zhao Yunlan balaya le sol, puis il repoussa lentement la fumée vers lui.

    « Dans notre métier, on ne sait plus toujours si on vit de jour ou de nuit. C’est un peu honteux à dire, mais ça facilite la prise de mauvaises habitudes. »

    Shen Wei sembla vouloir ajouter quelque chose, mais se ravisa au dernier moment. Lorsqu’il parla de nouveau, ce fut pour changer de sujet :

    « Il n’y a pas beaucoup de départements sur l’ancien campus, donc peu de personnel. Sur les dix-huit étages de ce bâtiment, seuls les bureaux orientés au sud sont occupés. La plupart des pièces sont vides. Tournez ici, vous arriverez à destination. »


    La moisissure et la mousse aiment proliférer dans les coins vides et déserts… Mais elles ne sont pas les seules.

    Allez savoir pourquoi, les couloirs en boucle de ce bâtiment n’avaient pas d’angles arrondis : à la place, chaque tournant formait un angle sec et abrupt — un énorme tabou en feng shui. Superstitions mises à part, c’était franchement déstabilisant : à chaque coin, la vue était totalement obstruée, et si deux personnes venaient à s’y croiser en sens inverse, elles risquaient fort de se rentrer dedans.

    Shen Wei ouvrait la marche, Zhao Yunlan le suivait de près avec le chat dans les bras, et Guo Changcheng fermait la marche. Alors qu’ils approchaient d’un virage, ce dernier fut soudain pris d’un pressentiment terrifiant, comme si quelque chose allait surgir de l’ombre. Il n’écoutait plus un mot de la conversation, les yeux rivés sur l’angle du couloir. Là-bas, une lumière diffuse passait à travers une fenêtre entrouverte selon un angle étrange, projetant sur le sol une ombre quadrillée qui tranchait nettement lumière et obscurité.

    C’est à la lisière de cette ombre que Guo Changcheng vit quelque chose bouger — comme si quelqu’un était tapi là, osant à peine sortir la tête de sa cachette. Puis… Une forme apparut, semblable à une main !

    Les doigts de cette ombre s’écartèrent brusquement et se ruèrent férocement vers les pieds de Shen Wei.

    Shen Wei n’eut pas l’air de remarquer, mais Zhao Yunlan lui attrapa le bras et le tira un demi-pas en arrière.

    « Ah oui, j’y pense tout à coup,  » dit Zhao Yunlan en tapotant de la cendre de cigarette dans l’ombre. Celle-ci se rétracta aussitôt, comme brûlée. « On a été appelés en urgence sur cette affaire, et j’ai complètement oublié de discuter avec le recteur — ou son assistant — des modalités de coopération de l’université. Est-ce que vous pourriez nous aider à le contacter ? »

    Shen Wei se tourna alors vers lui. Le coin de ses yeux s’étirait doucement en une ligne fine et élégante, telle une touche de pinceau posée avec délicatesse. Le regard qu’il lança par-dessus ses lunettes avait quelque chose de troublant, presque envoûtant.

    On aurait dit qu’il sortait tout droit d’un conte surnaturel, celui d’un érudit dont le charme avait conquis le cœur d’un fantôme féminin qui, pleine de passion, avait fini par l’immortaliser dans une peinture. Même si le modèle semblait clair comme la lune et lisse comme le jade, son image n’en restait pas moins marquée par l’aura pécheresse de l’artiste.

    Mais Shen Wei baissa les yeux en souriant avec retenue. Ce charme sombre s’était déjà évaporé.

    « Vous avez raison. Je ne peux pas vraiment vous être utile ici, je risquerais même de gêner. Les bureaux côté sud appartiennent tous au département de mathématiques. Vous pouvez entrer et vous renseigner directement. Je vais parler au recteur. »

    « Merci. » Zhao Yunlan sortit la main de sa poche pour lui serrer la main en souriant. Après quelques adieux banals, il fit signe à Guo Changcheng de le suivre et entra d’un pas décidé dans la zone des bureaux, son stagiaire sur les talons.

    Sans savoir pourquoi, Guo Changcheng se retourna après quelques pas.

    Shen Wei n’avait pas bougé d’un centimètre. Il avait retiré ses lunettes et les essuyait machinalement avec le coin de sa chemise. Dans le couloir sombre, son ombre s’étirait longuement sur le sol, solitaire, mélancolique. Ses yeux, qui avaient évité Zhao Yunlan avec tant d’insistance, étaient maintenant braqués dans son dos.

    Il y avait dans ce regard une profondeur obscure, un mélange de désir contenu et d’affection presque palpable… Mais aussi une douleur immense, accablante.

    Guo Changcheng eut soudain l’impression que cet homme était resté là à attendre pendant des milliers d’années.

    Shen Wei suivit Zhao Yunlan du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin du couloir, puis il sembla remarquer que Guo Changcheng l’observait.

    Un sourire poli effleura les lèvres du professeur. Il remit calmement ses lunettes, comme pour revêtir un masque d’indifférence. Il hocha la tête vers Guo Changcheng, puis disparut dans l’ascenseur, comme si tout ce que ce dernier venait de voir n’était qu’un malentendu, né de l’imagination d’un jeune stagiaire angoissé.

    « Directeur Zhao, cet homme, il… »

    « Tu n’as pas encore compris qu’on n’était pas du tout au département de mathématiques ? » l’interrompit Zhao Yunlan. Il tendit la main pour essuyer la poussière sur le rebord d’une fenêtre et la frotta distraitement entre ses doigts.

    « On s’est fait balader. Tu crois que c’est un hasard ? Ou que ce Shen-laoshi l’a fait exprès ? »

    C’est peut-être parce que Zhao Yunlan avait l’air jeune, ou parce que son attitude avait été chaleureuse et détendue jusque-là, que Guo Changcheng osa poser la question :

    « Mais alors, pourquoi l’avoir laissé partir ? Si c’est lui qui nous a amenés ici intentionnellement, pourquoi…  »

    Zhao Yunlan, une main tenant sa cigarette, l’autre enfoncée dans sa poche, se retourna pour le fixer à travers un nuage de fumée. Guo Changcheng se tut aussitôt.

    « C’est un simple humain — j’ai vérifié. Tu es nouveau, alors c’est normal que tu ne comprennes pas encore tout. On t’apprendra au fur et à mesure. » La voix de Zhao Yunlan baissa d’un ton. « Ici, on a à peu près les mêmes pouvoirs que les autres services. Même sans preuves, on peut interroger quelqu’un, demander sa coopération, le soupçonner ou même le placer en garde à vue pour l’emmener. Mais il y a une règle qui prime sur tout le reste : nous n’avons absolument pas le droit d’impliquer un humain ordinaire dans une situation dangereuse. Si quelque chose devait lui arriver, les conséquences seraient désastreuses. »

    Son ton n’était pas sec, au contraire — il parlait avec beaucoup de douceur. Et pourtant, dans la fraîcheur oppressante du couloir, Guo Changcheng en frissonna.

    Zhao Yunlan s’était déjà détourné.

    « Tu dois t’en douter, les affaires qui nous tombent dessus ne passent pas souvent par les voies judiciaires classiques. Dans certaines situations, on a même le droit de régler les choses sur place, sans procès. C’est un pouvoir dangereux, et c’est pour ça qu’on a des règles strictes. Tu sais quelle est la première ? »

    Guo Changcheng secoua lentement la tête, puis se rendit compte que Zhao Yunlan lui tournait le dos et ne l’avait pas vu. Il rougit de plus belle.

    « Qu’il s’agisse d’un humain ou d’un fantôme, sans preuve formelle, tu dois partir du principe qu’il est innocent. » Zhao Yunlan, comme s’il avait des yeux dans le dos, avait répondu à sa propre question. Il tapota les fesses du chat noir. « Et toi, gros débile, c’était quoi ce comportement tout à l’heure ? On aurait dit un chien qui quémandait des caresses ! »

    Le chat lui flanqua un coup de patte indigné et sauta de ses bras pour s’installer fièrement devant eux.

    « Je trouve juste qu’il y a quelque chose d’étrange chez ce Shen-laoshi. Je ne saurais pas dire quoi, mais être près de lui me met très à l’aise. »

    « Tu te sens aussi très à l’aise avec les fantômes errants, et tu adores cacher du poisson séché dans les cavernes où on a trouvé des cadavres,  » répliqua Zhao Yunlan, glacé.

    « Tu vois très bien ce que je veux dire, sale crétin d’humain,  » répondit le chat avec mépris, sa queue fouettant l’air.

    Guo Changcheng, lui, ne savait absolument pas quoi dire.


    Le couloir s’assombrissait à mesure qu’ils avançaient, comme s’ils s’étaient engagés dans un tunnel sans fin. Zhao Yunlan sortit son briquet. Un clic retentit, et une petite flamme jaillit, vacillante, déchirant silencieusement une minuscule brèche dans l’obscurité oppressante. Son sourire avait disparu. À la lueur du feu, son visage paraissait blafard, presque maladif, marqué par une fatigue évidente. Pourtant, son regard restait d’une intensité perçante, plus sombre encore que les ténèbres environnantes. Une odeur de décomposition s’éleva du fond du couloir. Guo Changcheng ne put s’empêcher de se couvrir le nez.

    « Je déteste ces couloirs circulaires, » dit Zhao Yunlan à voix basse. « Je déteste tout ce qui tourne en rond — la vie, la mort, encore et encore, sans fin. »

    Ces mots tendirent les nerfs de Guo Changcheng au point de les faire craquer. Puis un craquement retentit — un bruit sec qui évoquait le mécanisme d’une arme qu’on arme dans une série télé. Avant même qu’il ne puisse réagir, il sentit comme un souffle glacé lui effleurer la nuque. Il sursauta.

    « Écarte-toi, » dit calmement Zhao Yunlan, comme s’il tenait une assiette de raviolis brûlants et qu’il demandait à quelqu’un de se pousser.

    Guo Changcheng s’était déjà jeté au sol, manquant de peu de se faire dessus. Un coup de feu retentit dans l’obscurité, suivi d’un cri perçant venu de derrière lui. Si Guo avait eu des poils, ils se seraient hérissés plus violemment encore que ceux de Daqing quand on lui touche les fesses. Son cœur battait à tout rompre, tambourinant dans sa poitrine comme s’il allait exploser. Il avait l’impression d’avoir frôlé la crise cardiaque.

    Assis au sol, en vrac, il jeta un coup d’œil derrière lui. La faible lueur du briquet de Zhao Yunlan révélait une ombre sur le mur, de la taille d’un enfant de cinq ou six ans. À première vue, on aurait dit une tache d’encre. En son centre, là où se serait trouvé le torse, un impact de balle. Une mare de rouge s’en étalait, comme si elle saignait vraiment.

    « Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Guo Changcheng, la voix tellement aiguë qu’il ne se reconnaissait même pas.

    « Juste une ombre. Pas de quoi paniquer. » Zhao Yunlan tendit la main et frotta l’ombre noire. La substance écarlate s’effrita sous ses doigts, comme de la vieille peinture humide.

    « L’ombre de… Quoi ? »

    Zhao Yunlan marqua une pause, puis tourna la tête à moitié avec un sourire étrange. Guo Changcheng eut l’impression que son âme était happée par les yeux d’un noir terrifiant de l’autre homme. Et d’un murmure glaçant, Zhao Yunlan répondit :

    « Tu sais, parfois, une personne peut avoir plus d’une ombre. »

    Sans un mot, Guo Changcheng s’effondra contre le mur, glissant comme une nouille molle.

    Zhao Yunlan resta interdit.

    « C’est de ta faute. » La queue de Daqing se dressa droite comme un piquet tandis qu’il tournait autour du corps inerte de Guo Changcheng. Ce pauvre petit stagiaire ajoutait l’évanouissement à sa routine quotidienne. Le chat secoua sa queue avec agacement. « À quoi ça sert de lui faire peur au point qu’il perde connaissance ? »

    « Ce n’était pas volontaire. » Zhao Yunlan donna un petit coup de pied à Guo Changcheng. Le stagiaire glissa un peu plus contre sa jambe, toujours aucune réaction. « Qui aurait cru que ce type fonctionnait à l’activation sonore ? Juste trois phrases et il s’évanouit ? Je pensais qu’au pire, il se ferait pipi dessus, c’est tout. »

    Daqing garda un silence très éloquent.

    « Comme ça, je peux lui verser sa prime en couches pour adultes. » Zhao Yunlan se pencha, puis souleva Guo Changcheng et le jeta sur son épaule, comme un sac de pommes de terre qui ballottait à chaque pas. Il avançait d’un pas vif, mais sa voix était acide. « Dis-moi un peu, c’est le neveu de qui, ce mec, pour qu’on me le colle sous le nez ? Quelle plaie. »

    « Apparemment, un haut responsable récemment arrivé au ministère est son oncle, » répondit Daqing.

    Zhao Yunlan, sans expression : « Quelqu’un qui vient juste d’arriver ? Il sait pas que le Département des Enquêtes Spéciales n’est pas subordonné au ministère de la Sécurité publique ? Il veut que son neveu ait l’honneur de mourir en service, ou quoi ? »

    Daqing miaula. « Et pourquoi t’as rien dit quand l’ordre est tombé ? Ça sert à quoi de te plaindre maintenant, lèche-bottes ? »

    « Qu’est-ce que ça peut faire si je lèche des bottes ? Ce qui compte, c’est de ne pas mourir de faim. » Zhao Yunlan écrasa son mégot de cigarette et tapa doucement la tête du chat. « Et vous autres, là, qui passez vos journées à faire semblant d’être au-dessus de tout, interrogez un peu votre conscience : vous croyez que vos postes, vos salaires, vos primes, vos jours fériés tranquilles et le droit de bosser sans que les autres services vous emmerdent, ça vient d’où ? Vous croyez que ça tombe du ciel ? Faut bien que quelqu’un s’en occupe, non ? C’est quoi la honte ? Ça se mange ? C’est bon au moins ? »

    Daqing, qui avait lentement développé une silhouette bien nourrie grâce à ses croquettes importées, se tut.

    « Et puis, dès qu’il a été affecté ici, son nom est apparu dans l’Ordre de Protection des Âmes. Je pensais qu’il avait des pouvoirs spéciaux ! Comment j’aurais pu savoir que l’Ordre aussi était influencé par la politique ? Aussi pourri que moi, tiens. »

    Le chat noir écoutait sans broncher, mais plaisanter sur l’Ordre de Protection des Âmes, c’était une ligne à ne pas franchir.

    « Tu as assez dit de conneries comme ça ! »


    L’Ordre de la Protection des Âmes existait depuis l’Antiquité. Il servait à gérer les affaires du Monde des Ombres dans le monde des vivants, à faire le lien entre le yin et le yang*, et à coordonner les Trois Royaumes*. Autrefois, il dépendait du Bureau Impérial d’Histoire. Après la fondation de la République populaire de Chine, il passa sous l’autorité du Ministère de la Sécurité publique. C’est à ce moment-là que le Département des Enquêtes Spéciales fut créé.

    Le directeur actuel de ce département, Zhao Yunlan, était également le Gardien. Un Gardien aussi à l’aise dans le Monde des Ombres que dans une salle de banquet. Il était doué, charmeur, capable de tenir l’alcool et de trinquer avec n’importe qui dans les Trois Royaumes. Manger, boire, courir les bordels, parier ou faire un spectacle — il excellait dans tout cela.

    Le vieux chat l’observait d’un air froid. Si Zhao Yunlan n’avait pas eu la « chance » douteuse d’hériter de l’Ordre de la Protection des Âmes, ces talents seuls lui auraient tout de même assuré un avenir brillant et prometteur.


    « Que s’est-il passé dans le couloir tout à l’heure ? » demanda Daqing, qui ne pouvait décemment pas mordre la main qui le nourrissait et dut se contenter de changer de sujet en toussotant. « Pourquoi ta montre de Clarté a-t-elle sonné comme ça ? »

    « Il y a quelque chose qui nous suit, » répondit Zhao Yunlan. « Mais ça s’est enfui quand j’ai braqué la lumière. Ce n’est probablement pas malveillant. »

    « Ce n’est pas le tueur ? »

    « Non. Tu crois que je ne suis pas capable de faire la différence entre un fantôme fraîchement formé et une entité d’une telle malveillance ? » Zhao Yunlan avançait dans le couloir en portant toujours Guo Changcheng. « Tu as vu l’empreinte de main à côté du cadavre, pas vrai ? ‘Des os fins comme des allumettes, des doigts longs comme des fouets.’ Je ne peux pas encore dire exactement de quoi il s’agit, mais je sais que ce n’est pas humain. Et ce stagiaire, il est drôlement lourd — il faut que je le pose quelque part. »

    Tout en parlant, Zhao Yunlan arriva à un tournant et déposa Guo Changcheng. Il eut toutefois assez de conscience pour ne pas l’abandonner comme un déchet. Remontant son pantalon, il s’accroupit et sortit un petit flacon de sa poche. Il en versa le contenu en cercle autour de Guo Changcheng, se mordit le majeur, puis traça une goutte de sang entre les sourcils du jeune homme. Dès que le sang toucha sa peau, il fut immédiatement absorbé. Le teint du stagiaire reprit aussitôt un peu de couleur.

    Après avoir terminé, Zhao Yunlan lui donna une tape bien sentie sur la tête et marmonna :

    « Bon à rien. »

    « Arrête tes gamineries, Yunlan. Regarde ta montre. »

    Zhao Yunlan baissa les yeux juste à temps pour voir le cadran de Clarté virer de nouveau au rouge. Un miaulement strident à ses pieds l’alerta, et il suivit le regard de Daqing.

    Une vieille femme, vêtue de ses habits funéraires, se tenait derrière eux. Impossible de dire depuis combien de temps elle était là.

    Dès que leurs regards se croisèrent, elle fit demi-tour pour s’éloigner. Mais après quelques pas, elle s’arrêta, comme si elle voulait leur montrer le chemin.

    « C’est ça, le nouveau fantôme dont tu parlais ? Un fantôme tout neuf, en plein jour ? » Daqing allongea ses petites pattes et se lança à sa poursuite en maugréant : « Tu es aveugle ou quoi, espèce de pédé ? »

    Zhao Yunlan se précipita.

    « Va te faire foutre. Tu vois bien qu’elle ne peut pas parler. Tu vois bien qu’il lui reste encore un souffle de vie. Et tu vois bien qu’elle marche sur ses deux jambes, pas qu’elle flotte dans les airs ! Qui est l’aveugle ici, Gros Lourdaud ? »

    Toujours en train de se chamailler, ils prirent un virage sec. La vieille femme avait disparu. Ce qu’elle leur avait montré, c’était un escalier menant au toit.

    Daqing renifla, puis éternua.

    « Quel amas de ressentiment… »

    Zhao Yunlan se pencha pour le ramasser.

    « On dirait que c’est elle qui nous a amenés ici, pas Shen-laoshi. Peut-être qu’il n’a vraiment rien à voir avec cette affaire. Allons voir. »

    Ils montèrent prudemment. Les marches semblaient molles sous leurs pieds, comme si elles n’étaient pas faites de ciment, mais de quelque chose de vivant — ou plutôt, d’un tas de « choses vivantes » qui, depuis les ombres, tendaient leurs griffes vers tout ce qui osait pénétrer sur leur territoire. Mais dès qu’elles touchaient l’ourlet du pantalon de Zhao Yunlan, elles étaient repoussées.

    « Toutes les écoles ont un quota de suicides chaque année. Tant que le chiffre ne dépasse pas ce quota, ce n’est pas dramatique, » déclara Zhao Yunlan. « Mais j’ai entendu dire que l’Université de la Cité du Dragon en avait eu beaucoup trop ces trois dernières années. La plupart des bâtiments de l’ancien campus ne sont pas très hauts, donc même en sautant, on peut encore s’en sortir. Mais les bâtiments les plus récents, eux, sont suffisamment élevés pour garantir qu’on ne s’en relève pas. Du coup, ils attirent les désespérés. Les autres bâtiments ne posent pas trop de souci, mais celui-ci… C’est ici que convergent les ténèbres. L’intérieur est tout en angles, avec de grandes salles en L et des couloirs labyrinthiques. Une fois qu’une impureté y entre, elle ne peut plus repartir. En s’accumulant, tout cela crée un immense ressentiment. »

    Ils arrivèrent en haut des escaliers au moment où ils finirent de se chamailler. La petite porte donnant accès au toit était verrouillée, seule une faible lueur filtrait à travers. Zhao Yunlan sortit une carte de transport de sa poche, la glissa dans la serrure, et la tourna doucement. La porte en métal, rouillée par le temps, s’ouvrit en grinçant. Il leva son briquet et s’engagea lentement.

    Le toit du dix-huitième étage offrait une vue parfaitement dégagée. D’un côté s’étendaient les espaces verts de l’université, semblables à une forêt ancienne ; de l’autre, le flot ininterrompu de voitures et de passants sur l’avenue principale.

    Une silhouette féminine se tenait au bord du toit, le dos tourné vers eux.


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    Zhao Yunlan ouvrit prudemment la bouche :

    « Hé… »

    À peine avait-il prononcé ce mot que, sans aucun signe avant-coureur, la fille enjamba la rambarde et sauta.

    Par pur réflexe, Zhao Yunlan se jeta en avant pour l’attraper. Sa réaction avait été rapide, digne des meilleurs. Il attrapa clairement le tissu de ses vêtements… Mais ses doigts le traversèrent comme s’il n’y avait rien. Elle disparut aussitôt, comme une illusion.

    Le chat bondit à ses côtés, vif comme une balle de caoutchouc :

    « Qu’est-ce que c’était ? C’était humain ? »

    « Elle allait trop vite. » Zhao Yunlan frotta inconsciemment ses doigts ensemble. « Je n’ai pas eu le temps de distinguer si elle était… »

    Zhao Yunlan était né avec un troisième œil. Depuis son enfance, il voyait les fantômes aussi clairement que les vivants. Mais cette fois, l’instant avait été trop bref pour qu’il puisse déterminer la nature de la fille. Avant que le chat n’ait le temps de répliquer, des bruits de pas précipités résonnèrent derrière eux. Zhao Yunlan se retourna et reconnut la même silhouette, tête baissée, qui remontait lentement vers le toit. Son visage restait flou, impossible à déchiffrer.

    Cette fois encore, elle accéléra brusquement avant même qu’il puisse prononcer un mot. Comme si elle voulait battre le monde à la cantine, elle courut droit vers le bord du toit et sauta. Zhao Yunlan essaya de lui saisir l’épaule, mais le même phénomène se reproduisit. Sa main passa à travers, et la fille disparut sans laisser de trace.

    Et puis, ce fut comme si se jeter dans le vide était devenu à la mode. Une fille, puis une autre, toutes avec un visage indistinct, surgirent et coururent se jeter dans le vide comme si elles devaient attraper les meilleures places au marché. Zhao Yunlan tenta de toutes les arrêter, mais aucune n’était tangible. Des perles de sueur commencèrent à perler sur son front.

    Au début, Daqing se trouvait à ses côtés à chaque apparition. Mais après la huitième, le chat s’assit à l’écart. Sa queue balançait de gauche à droite avec agacement, tel un pendule.

    « Laisse tomber. Ce sont soit des esprits errants, soit des fragments de conscience laissés par les ceux qui se sont suicidés ici. »

    Zhao Yunlan ignora le conseil. Il était endurant sur de courtes distances et avait suivi un entraînement martial de base. Taper sur deux ou trois voyous ne lui posait aucun problème. Mais à force de mauvaise hygiène de vie et de manque d’exercice, il n’était pas en grande forme. Après quelques tentatives seulement, il haletait déjà.

    Le chat noir soupira.

    « On peut se faire avoir une fois, deux fois… Mais huit fois ? Et tu ne peux toujours pas dire si elle est humaine ? »

    « Comment sais-tu que c’est la même fille à chaque fois ? Tu peux me prouver qu’il n’y a aucun humain ici à part moi ? Tu peux garantir qu’au moment où la prochaine surgira, nous serons encore dans le même espace physique que l’instant d’avant ? Tu pourras déterminer si elle est humaine ou non au moment précis où elle apparaîtra ? Rappelle-toi la troisième règle : « Ne jamais supposer. » Tu l’as gobée avec tes croquettes, celle-là ? » lança Zhao Yunlan en lançant au chat un regard sévère.

    Le chat noir, habituellement sarcastique et odieux, fit frétiller sa queue d’un air penaud.

    « Tu… Tu me grondes ? » marmonna-t-il. « Ce vieux chat que tu as devant toi a vécu des millénaires, et toi, tu oses me donner des leçons, sale gosse ? »

    Zhao Yunlan explosa :

    « Si tu ne la fermes pas, je t’enlève tes croquettes ! »

    Daqing savait reconnaître quand il valait mieux se taire. Son ton changea immédiatement :

    « Miaou— »

    C’est alors qu’une neuvième silhouette apparut. Dès que son visage devint visible, Zhao Yunlan s’écria :

    « Mademoiselle, attendez ! »

    Mais, comme toutes les autres, la fille ne réagit pas. Elle se précipita droit vers le vide, comme une flèche tirée à toute vitesse.

    « Merde ! » Une fois de plus, Zhao Yunlan ne saisit que du vent. Il frappa violemment la rambarde glacée du toit.

    « Hmm… » Daqing s’approcha et posa ses deux pattes sur le rebord, reniflant avec attention. « En fait, ce que tu dis n’est pas idiot. Certains esprits errants, comme la vieille tante Xianglin* qui ressasse sans fin ses malheurs, rejouent leur mort encore et encore. Mais d’habitude, ils ne sont pas si pressés d’en finir. »

    « Alors qu’est-ce que c’est ? » demanda Zhao Yunlan.

    « De la rancune. » Daqing prit une expression grave — ce qui n’était pas une mince affaire avec une tête pareille.

    « Le suicide est un acte considéré comme une rébellion contre le destin. Très souvent, les âmes qui meurent de cette façon ne parviennent pas à entrer dans le cycle de la réincarnation. Pire encore, certaines deviennent incomplètes en franchissant la frontière entre vie et mort, entre yin et yang. Elles errent alors dans le monde des vivants longtemps après avoir oublié comment elles sont mortes… Perdues, même dans la mort. »

    « Les lieux chargés de rancune peuvent être oppressants, mais peuvent-ils vraiment faire du mal ? » demanda Zhao Yunlan. « Je n’ai jamais entendu parler d’un cas pareil. »

    Le chat marqua une pause.

    « Non, moi non plus. Mais la rancune provient d’âmes incomplètes. Et « qui se ressemble s’assemble ». Une fois qu’elle a atteint un certain niveau, cette rancune peut se manifester physiquement. C’est pour ça que j’ai pensé que cette fille était une forme incarnée de rancune, issue de fragments d’âmes torturées, dévorées. »

    « Et une forme physique comme celle-là peut faire quoi ? »

    « Pas grand-chose. La rancune n’est pas le mal. Ce n’est pas une force offensive. Les seuls à pouvoir être trompés ou blessés par elle sont souvent ceux qui ont déjà quelque chose à se reprocher, » expliqua le chat.

    « Mais ces fantômes n’ont pas le pouvoir inné de toucher le corps d’un vivant, encore moins de l’éventrer. Il n’y a rien à enquêter ici. Partons. »

    Zhao Yunlan hésita.

    Le chat noir soupira :

    « Quand tu devrais éprouver un peu de honte, c’est comme si ce mot t’était étranger ; et quand tu devrais faire preuve de souplesse, tu t’entêtes. L’Ordre des Gardiens d’Âme existe depuis des millénaires. Depuis longtemps, ses règlements ne sont plus que des mots vides couchés sur le papier. Pourquoi t’y accroches-tu encore ? »

    « Non, je pense encore que… » Zhao Yunlan s’interrompit. Une dixième fille s’avançait vers le toit.

    L’homme et le chat se figèrent en même temps.

    Le regard de la fille glissa sur eux sans les voir. Lentement, elle se dirigea vers la rambarde. Comme les neuf précédentes, elle grimpa brusquement dessus et sauta. Mais Zhao Yunlan, méfiant depuis son apparition, se jeta vers elle et l’attrapa à la taille. Le poids soudain fit saillir les veines sur le dos de ses mains. Il avait bel et bien saisi un corps vivant, bien réel.

    Les yeux verts écarquillés de stupeur, le chat bondit sur la rambarde.

    La prise de Zhao Yunlan sur la fille était précaire. Il ne pouvait pas forcer. Dans cette position, suspendu à la force des bras, même un enfant lui aurait paru lourd — alors une adulte… Il avait coincé une jambe entre les barres de la rambarde, tandis que tout le haut de son corps basculait dans le vide.

    Suspendue dans le vide, la fille sembla soudain reprendre conscience. Poussant un cri strident, elle se débattit violemment par réflexe. Zhao Yunlan ne put que hurler à son oreille :

    « Si vous continuez à gigoter, vous allez tomber et on retrouvera de vous qu’une galette de kaki séchée ! Calmez-vous ! »

    Un craquement sec retentit dans la rambarde. Peut-être qu’elle n’avait pas été entretenue depuis des années, ou peut-être qu’ils étaient simplement trop lourds… Quoi qu’il en soit, elle commença à céder.

    Zhao Yunlan, inconscient du danger, continuait à rassurer la fille :

    « Tout va bien, tout va bien, tenez bon— »

    Un autre craquement plus violent l’interrompit : la rambarde céda d’un coup.

    À son oreille, des rires étranges résonnèrent. Comme si le toit était rempli de spectateurs invisibles, indifférents à la situation. Ils ricanaient, ravis du spectacle.

    « Miaou ! » hurla Daqing, comme si on lui avait écrasé la queue.

    Au moment critique, alors que la rambarde s’effondrait complètement, quelqu’un défonça la petite porte du toit. Une silhouette surgit à une vitesse surnaturelle.

    Zhao Yunlan, pesant de tout son poids sur ses talons, parvint à se renverser en arrière. Il pivota avec la fille toujours dans les bras et la poussa vers le nouvel arrivant… Mais son pied glissa dans le vide. Une main désormais libre parvint à se raccrocher au rebord. Il se retrouva suspendu dans le vide au dix-huitième étage.

    Ce n’est qu’à ce moment-là que Daqing reconnut enfin Shen Wei, revenu alors qu’ils pensaient tous qu’il était parti depuis longtemps.

    Shen Wei repoussa aussitôt la fille suicidaire derrière lui, s’agenouilla et attrapa le bras auquel Zhao Yunlan pendait :

    « Donnez-moi l’autre main ! Vite ! »


    ・.ʚ Voilà la fin du chapitre ɞ .・

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