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    Au-delà de la large baie vitrée qui occupait tout un pan de mur, le ciel s’assombrissait, lourd de nuages menaçants. Ils s’illuminaient d’éclairs de temps à autre, laissant deviner leur colère dans un grondement menaçant.

    C’est trois jours plus tard qu’Ashley Juliet Dawson se rendit de nouveau au penthouse de Dominic. Contrairement à sa première visite, personne ne chercha à vérifier son identité. Le garde de l’entrée l’accueillit d’un sourire amical, et l’hôte du hall le guida tout naturellement vers l’ascenseur sans lui poser la moindre question.

    À présent, il était assis sur le canapé du grand salon, un échiquier dressé devant lui et Dominic, qui lui faisait face.

    « Vous comptiez rester chez vous pendant vos vacances ? Voilà qui est étonnant », dit-il en engageant la conversation d’un ton posé.

    « Je vous imaginais plutôt dans une villa à l’étranger. »

    Dominic baissa les yeux vers la pièce que son adversaire venait de déplacer et répondit :

    « J’ai décidé de ne pas y aller cette fois. »

    Face à ce ton détaché, Juliet demanda d’un air taquin : « Est-ce à cause de moi ? »

    C’est les yeux rivés sur ceux, plissés et rieurs, de son adversaire, que Dominic murmura : « Échec. »

    « Ah… »

    Pris de court, Juliet baissa précipitamment le regard vers l’échiquier pour trouver une parade, tandis que Dominic le mettait calmement en garde :

    « Si tu perds, la proposition de recrutement tombe à l’eau. »

    Juliet leva brièvement les yeux vers lui, puis déplaça sa pièce.

    « La partie est loin d’être terminée. »

    Ayant réussi à mettre son roi à l’abri sans trop de difficulté, il esquissa un petit sourire. Il s’en était échappé avec aisance. Dominic, qui semblait s’y attendre, déplaça une autre pièce sans se presser. Juliet fronça légèrement les sourcils ; le regard fixe sur le plateau, il saisit un pion. Alors qu’il s’apprêtait à bloquer la trajectoire de la tour, Dominic rompit soudainement le silence :

    « Pourquoi “Juliet” ? »

    « Euh… »

    Sa main glissa, et la pièce atterrit au mauvais endroit. Dominic s’empara aussitôt du cavalier sous son nez, tandis que Juliet lâcha un long soupir de dépit.

    « Comment avez-vous eu connaissance de mon second prénom ? »

    Sa voix trahissait un agacement à peine contenu, mais Dominic, imperturbable, aligna la pièce capturée à côté des autres et répondit d’un ton détaché :

    « J’ai une secrétaire très compétente. »

    « Forcément. C’est son métier de fouiller dans la vie des gens. »

    Ses paroles n’avaient rien d’ironique ; il sonnait simplement résigné. Après tout, le rôle d’un avocat consistait précisément à exploiter les secrets d’autrui pour frapper là où ça fait mal, et celui d’un secrétaire, à les déterrer.

    Dominic laissa échapper un rire étouffé avant de lui demander :

    « Comment t’es-tu retrouvé avec ce prénom ? »

    « Ce n’est pas comme si l’idée venait de moi », lâcha Juliet d’un ton désabusé.

    « Mes parents comptaient donner ce prénom à leur fille. Mais comme je suis né garçon, et que ma mère n’avait plus l’intention d’avoir d’autres enfants après moi, j’en ai hérité. » Tout en poursuivant son explication, il sembla plonger dans une profonde réflexion, puis déplaça d’un geste lent sa tour.

    « Tu n’as jamais songé à en changer ? »

    Tout en observant le retrait tactique de Juliet, Dominic balaya à nouveau l’échiquier du regard. Sa stratégie était déjà fixée, mais il n’avait aucune intention de se presser. Il laissa sciemment filer les secondes, tout en feignant d’hésiter sur sa décision, ce qui arracha à Juliet un court soupir de dépit, presque incrédule.

    « Mon deuxième prénom ? Pourquoi le ferais-je ? »

    Après tout, qui s’en souciait vraiment ? Un deuxième prénom s’omet sans peine, et il est très courant de n’en garder que l’initiale. C’est d’ailleurs ainsi qu’il esquivait le problème, en se contentant d’une simple initiale à la place. Dominic était sans doute le tout premier à l’appeler ainsi.

    « Donner à son enfant le nom du héros d’une tragédie… C’est de bien mauvais goût. »

    Dominic déplaça sa reine dans la direction opposée, ce qui replongea aussitôt Juliet dans la réflexion. En voyant ses sourcils se froncer sévèrement, Dominic comprit qu’il venait de lui barrer la route. Sa stratégie initiale étant tombée à l’eau, il ne restait plus au jeune homme qu’à improviser un autre coup.

    « C’est que les tragédies ont tendance à toucher le cœur des gens. »

    Juliet avait dit cela d’un air distrait tout en calculant son prochain coup. Alors que ses yeux balayaient rapidement l’échiquier, Dominic déclara d’un ton indolent :

    « Autrement dit, une tragédie n’est rien d’autre que s’autodétruire par pure stupidité. »

    Ayant déplacé son pion, Juliet leva les yeux pour fixer Dominic. Ce dernier, confortablement adossé à son fauteuil, esquissa un sourire :

    « Et ce qu’on appelle « émotion », c’est contempler un homme s’anéantir tout en éprouvant du soulagement à l’idée de ne pas être à sa place. »

    Le dévisageant avec une incrédulité contenue, Juliet rétorqua d’un ton léger :

    « Eux ne devaient sûrement pas voir cela comme de l’autodestruction. Nombreux sont ceux qui suivent l’être aimé dans la mort, simplement parce qu’ils ne peuvent supporter le désespoir de vivre dans un monde où il n’est plus. »

    Dominic faillit éclater de rire. Fort heureusement, comme il n’avait jamais ri de la sorte de sa vie, il se contenta de retrousser le coin des lèvres en un rictus moqueur.

    « Et c’est pour ça qu’elle s’est donné la mort ? Une gamine qui n’a même pas encore quatorze ans* ? »

    « Oui. Peut-être que justement, en raison de son jeune âge, elle l’a aimé avec plus de pureté et de passion », répondit Juliet sans la moindre hésitation.

    Dominic se contenta de froncer les sourcils, l’air dubitatif. La notion même de désespoir lui échappait totalement. Et prétendre qu’un désespoir puisse être assez profond pour pousser quelqu’un à se donner la mort ? C’était une absurdité sans nom. Comment un être humain pouvait-il éprouver une telle aberration ? Ce n’était rien de plus que la lâcheté d’un être faible, incapable d’affronter la réalité, habilement travestie sous de grands mots.

    Issue de secour ou porte de secour pour un individue faible, qui doit sument être trop fible ppour affronter la realité

    « Vous ne semblez pas très réceptif à ce genre de sentiment. »

    Juliet esquissa un sourire embarrassé, tentant visiblement de détendre l’atmosphère. Mais c’était une grave erreur. Profitant de ce bref moment d’inattention, Dominic fit glisser de nouveau sa reine sur le plateau et déclara :

    « Échec et mat. »

    « Oh ! »

    Cette fois, le cri avait jailli du plus profond de ses entrailles. Son regard balaya précipitamment l’échiquier, mais il n’y avait plus la moindre issue. Il était pris au piège. Qu’une simple erreur se solde par une défaite aussi cuisante…

    Dominic l’observait, curieux de voir quel parti il allait prendre. Avoir troublé sa concentration tout à l’heure était une manœuvre mûrement calculée de sa part, et Juliet savait pertinemment d’où venait sa perte. Alors, comment allait-il réagir ? Allait-il ravaler sa frustration et se résigner, ou dénoncer le coup bas de Dominic pour réclamer l’annulation du coup ?

    Bien sûr, la seconde option était à exclure. S’il avait voulu protester, il l’aurait fait sur-le-champ. Dès lors, que lui restait-il ?

    « Dommage, j’ai perdu. »

    Juliet admit sa défaite avec un sourire éclatant. Il leva les mains en signe d’abandon, puis ajouta aussitôt avec entrain :

    « Vous êtes fidèle à vous-même, Monsieur Miller. Vous ne laissez rien passer au tribunal, et il en va de même aux échecs. Je n’ai jamais vu un jeu aussi agressif. C’est impressionnant, je n’avais aucune chance de gagner. »

    Face à ce flot de compliments, Dominic plissa les yeux et esquissa un sourire en coin.

    « Tu es bien doué pour dire des choses que tu ne penses pas. »

    Juliet lui répondit d’un air malicieux.

    « J’essaie seulement de vous satisfaire. Est-ce que je m’améliore ? »

    Sous ses airs fragiles, le jeune homme se montrait étonnamment malin. L’étincelle taquine qui faisait pétiller son regard ne collait pas du tout avec l’image de Juliette, l’héroïne tragique. Mais après tout, c’était logique qu’un esprit trop innocent ne puisse envisager sa propre mort… Oui, cela se tenait.

    « Ça vous dit une autre partie ? »

    La voix de Juliet le tira de ses pensées. Dominic observa l’homme assis en face de lui, qui attendait sa réponse. Il était évident qu’il brûlait d’enchaîner immédiatement avec une autre partie, comme s’il voulait clore ce duel au plus vite.

    Mais bien sûr, Dominic voyait les choses tout autrement.

    « Dans une semaine. »

    Sa voix s’éleva, suave et détendue, comme s’il lui murmurait des mots d’amour.

    « La prochaine partie aura lieu dans une semaine, Juliet. J’espère que tu ne seras pas en retard. »

    « Euh… Oui, bien sûr… »

    Juliet hésita un instant avant de hocher la tête.

    « Dans ce cas, je reviendrai dans une semaine à la même heure. Merci de m’avoir accordé cette partie aujourd’hui. » Puis, salua Dominic avec la même politesse dont il avait fait preuve jusqu’à présent, puis prit congé.


    ・. ʚ Voilà la fin du chapitre ɞ .・

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