RC • Chapitre 05
Publié par Ruyi ♡Ni Caesar ni l’homme armé ne dirent un mot. Yiwon s’épousseta et redressa les manches de sa chemise d’un geste assuré, comme s’il espérait donner l’impression qu’il avait l’habitude de forcer l’entrée des bureaux des gens. Il resta donc parfaitement imperturbable, malgré la situation.
« Veuillez excuser cette intrusion, commença-t-il, mais vous êtes un homme étonnamment difficile à joindre. J’ai tenté de vous appeler, mais on m’a inlassablement répété que vous étiez absent. Or, je suis un homme pressé — je n’ai pas le loisir d’attendre que vous soyez enfin libéré de vos obligations… Juste pour aller ensuite vous prélasser dans un fauteuil confortable. »
Il décocha à Caesar un sourire narquois, qui glissa sur lui sans provoquer la moindre réaction.
Car Caesar, tout occupé qu’il était à scruter l’apparence de Yiwon, ne sembla même pas remarquer la pique. L’avocat arborait une chevelure d’un noir de jais, parcourue de reflets bleutés sous l’éclat des néons. Ses yeux, longs et effilés, sans double paupière, avaient cette courbe unique qui, lorsqu’il souriait, frôlait l’indécence. De ses longs doigts ajusta sa cravate, puis ls passa dans ses cheveux encore en bataille pour remettre un peu d’ordre à son allure.
C’était regrettable. Il aurait été tellement plus simple qu’il ne soit pas aussi impeccable. Cela aurait peut-être évité à Caesar de vouloir le voir dans un état bien moins présentable — chemise ouverte, poignets liés avec sa propre cravate.
Urikh qui semblait partagé les même pensées, avala bruyamment sa salive. Il se reprit au bout de quelques secondes et rengaina son Beretta.
« Czar ? » appela-t-il, demandant silencieusement ce qu’il devait faire de l’intrus.
Ceaser sortit enfin de sa torpeur et détourna le regard de Yiwon.
« Je crois qu’on vous a déjà dit qu’il n’y avait rien à discuter. »
« Et je vous ai répondu que je n’attendrais pas sagement que vous daigniez m’accorder un peu de votre précieux temps. »
Yiwon dépassa Urikh d’un pas assuré et planta son regard impassible dans celui de Ceaser.
« J’étais dans le bureau du Conseiller Zhdanov. J’avais une petite affaire à régler avec lui. Il y a cette usine qu’il souhaite s’approprier, voyez-vous… Au détriment de son véritable propriétaire. Et il m’a semblé que vous exerciez une certaine influence sur ce cher conseiller. »
Ceaser, qui était affalé dans son fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, tira nonchalamment un étui à cigares de la poche intérieure de sa veste.
« Vraiment ? C’est la première fois que j’en entends parler. »
Il coupa l’extrémité d’un cigare qu’il venait de choisir et le porta à ses lèvres. Aussitôt, Urikh accourut pour lui tendre un briquet.
Yiwon attendit la fin de la scène avant de reprendre.
« Allons, vous ne m’avez pas déjà oublié, si ? Nous avons même échangé nos cartes de visite. Et en plein milieu du bureau de Zhdanov, rien que ça. »
Même cette remarque acide ne provoqua aucune réaction.
Peut-être cherchait-il à réfléchir à sa prochaine manœuvre… Ou simplement à lui faire perdre son temps. Caesar tira longuement sur son cigare, laissa la fumée rouler entre ses lèvres, puis l’expira lentement en une volute épaisse et blanche.
« Hm, je crains de ne pas m’en souvenir. De toute façon, vous les Asiatiques, vous vous ressemblez tous, non ? »
Urikh laissa échapper un ricanement, tandis que Ceaser tirait calmement sur son cigare, le visage impassible, alors qu’il ignorait ostensiblement l’homme qui le fusillait du regard.
Soudainement tout se passa en un éclair. Avant même que le sourire d’Urikh ne s’efface il eut un mouvement brusque, suivi d’un bruit sourd et sec, avant qu’un silence pesant ne s’installe. Lorsque Urikh réalisa enfin ce qui venait de se passée, Ceaser avait déjà les yeux rivés dans ceux de Yiwon. Un stylo-plume était planté dans le cuir, à quelques millimètres de sa tempe.
Ses longs doigts toujours refermés sur le stylo, Yiwon se pencha près du visage de Ceaser et murmura :
« J’espère que cette fois, je vous ai laissé une impression un peu plus… Mémorable. »
Le regard de Ceaser s’assombrit.
« En effect »
Le timbre grave de sa voix sembla s’insinuer dans le corps de Yiwon et sembla résonner jusque dans son sang. Sans détourner les yeux, celui-ci se redressa.
Puis, d’un coup, son expression glaciale disparut. Son visage s’illumina d’un sourire mielleux, presque enfantin.
« Parfait ! Passons aux choses sérieuses. »
Les yeux de Ceaser se plissèrent, aussi tranchants que des lames.
Impassible, Yiwon enchaîna :
« Je représente mon client, M. Nikolaï Kuznetsov, et je suis ici pour discuter de la saisie illégale de son usine et de ses terres par le Conseiller Georg Zhdanov. D’après mes informations, vous l’assistez dans cette entreprise. »
Il fit une pause. Mais devant le simple haussement de sourcil de Ceaser, Yiwon reprit :
« Vous n’êtes pas sans savoir que le Conseiller Zhdanov fait actuellement l’objet d’une enquête pour corruption et abus de pouvoir. Son propre parti commence à lui tourner le dos. Avec les élections qui approchent, ils n’ont aucune envie que ce scandale vienne éclabousser leurs campagnes. C’est ce qu’on murmure, en tout cas. »
Le sourire de Yiwon, façon chat de Cheshire, était d’une douceur écœurante.
« Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne se retrouve derrière les barreaux, vous ne pensez pas ? »
Urikh porta la main à l’intérieur de sa veste, prêt à dégainer dès que Ceaser lui en donnerait l’ordre. Mais Yiwon ne cilla même pas, son regard toujours fixé sur Ceaser.
« Vous savez, si cela arrive, il se pourrait que… Certaines attentions indésirables se portent sur vous. Des enquêtes complémentaires, ce genre de choses. Je doute que le Syndicat voie cela d’un bon œil. »
Sa voix s’assombrit et devient plus menaçante.
« Un homme aussi haut placé que vous ne voudrait tout de même pas être responsable d’un revers dans les affaires du Syndicat, n’est-ce pas ? »
Les deux hommes se fusillèrent du regard, aucun ds deux ne voulait être le premier à détourner les yeux.
Finalement, Yiwon sortit une pochette cartonnée qu’il posa sur la table, tandis que ses yeux étaient toujours ancrés dans ceux de Ceaser.
« Voici les documents nécessaires. Jetez-y un œil et appelez-moi. Si je n’ai pas de nouvelles d’ici trois jours, je repasserai pour qu’on en discute. »
Le ton était presque courtois, mais avec le stylo toujours planté dans le cuir, à quelques centimètres de la tête de Ceaser, il était impossible de s’y méprendre : c’était bel et bien une menace.
Yiwon adressa à Ceaser un sourire doucereux, puis quitta la pièce d’un pas calme.
Un silence pesant s’abattit, tranchant avec la tension insoutenable qui régnait quelques secondes plus tôt.
« Putain… Il se prend pour qui, ce connard ? ! »
Fulmina Urikh un peu trop bruyamment.
« Il vous a fait mal, Czar ? Vous allez bien ? »
L’inquiétude lui nouait la poitrine, et il s’agita, visiblement mal à l’aise. Il aurait dû réagir, faire quelque chose, au lieu de rester planté là comme un imbécile. Il envisagea sérieusement d’aller rattraper l’avocat pour lui coller une balle entre les deux yeux.
« Vous voulez que je lui donne une leçon ? » proposa-t-il, déstabilisé par l’absence totale de réaction de Ceaser.
Ce dernier restait impassible et tourna lentement la tête vers le stylo fiché à hauteur de ses yeux. D’un geste mesuré, ses doigts fins saisirent le métal glacé et le retirèrent du dossier en cuir.
Dans un accès de colère, Ceaser lança le stylo de toutes ses forces contre le mur. L’objet tomba au sol et roula lentement avant de s’immobiliser.
« Je suppose que je suis obligé de le garder, maintenant. »
Cette déclaration, dite avec un calme troublant, laissait entendre qu’on ne rendait jamais rien à un bureau vide. Et elle donna la chair de poule à Urikh.
Ceaser fit pivoter son fauteuil pour faire face à la fenêtre et fixa l’extérieur.
« Trouve-moi tout ce que tu peux sur lui. Famille, lieu de naissance, dossier scolaire, nombre de bouquins dans sa bibliothèque… Je veux tout. »
« Sur l’avocat ? Mais— » Urikh s’interrompit.
Il n’avait pas à remettre en question un ordre direct.
« Oui, Czar, » acquiesça-t-il en baissant la tête.
« Il sera difficile à briser. »
Une lueur inquiétante s’alluma dans les yeux de Ceaser.
« Mais j’ai toujours voulu avoir un animal de compagnie. »
Dans un coin discret, en périphérie de la ville, se trouvait un club. Son emplacement peu remarquable cachait bien le fait qu’il était devenu le lieu de prédilection des nouveaux riches et de leurs goûts… Assez particuliers. Des voitures de luxe arrivaient un à un ou par petits groupes, et firent ronronner leurs moteurs tandis que des videurs aux allures massives vérifiaient discrètement si les passagers figuraient sur la liste d’invités exclusive, avant de les faire entrer par une porte latérale réservée aux membres. Qui avait fondé ce club, et pourquoi, importait peu. Ce qui comptait, c’était qu’entre ces murs, tout devenait possible. Aucun désir n’était trop extravagant, aucune demande trop excessive. Tout pouvait s’obtenir. À un certain prix.
La porte d’un salon privé spacieux s’ouvrit, et Ceaser entra, accompagné du gérant du club.
« Hé, Ceaser ! » lança Dmitri, déjà installé à la grande table, occupé à profiter des femmes qui l’entouraient. Il leva le bras en le voyant entrer, puis lui saisit la main lorsqu’il s’approcha de la table.
Mais une poignée de main ne semblait pas suffire à Dmitri : il se leva d’un bond et posa un baiser sur la joue de Ceaser.
Ceaser se laissa faire, tout en sentant les lèvres de Dmitri glisser dangereusement vers sa bouche.
« Stop. »
Il se dégagea et s’affala dans un fauteuil en face de lui.
Dmitri fit la moue.
« Tu n’es plus drôle. Avant, tu me laissais faire. »
« Avant. Plus maintenant, » répliqua sèchement Ceaser, avant qu’il ne vide d’un trait le verre placé devant lui.
La jeune femme assise à ses côtés s’empressa de le remplir de vodka.
Il n’était là que depuis cinq minutes, mais déjà, qu’une dizaine de femmes installées de son côté de la table le fixaient avec attention. Elles savaient qu’il n’était pas du genre à se laisser caresser, ni à tolérer qu’on se frotte à lui avec insistance. Il n’en voulait pas de leur attentions.
Non, avec Ceaser, la seule stratégie, c’était d’attendre. Attendre qu’il décide de se servir de leurs corps comme bon lui semblait, et surtout quand il le voudrait. Alors elles attendaient, anxieuses, prêtes à tout pour le satisfaire.
Pendant ce temps, l’ambiance du côté de Dmitri était digne d’un banquet de Saturnales* : baisers, caresses, gloussements et minauderies à profusion. Il avait une femme sous chaque bras, une autre agenouillée entre ses jambes. Deux de plus s’accrochaient à ses épaules, et il s’appliquait à leur distribuer un baiser à chacune, tour à tour. Derrière eux, cinq autres patientaient, prêtes à saisir la première place vacante à ses côtés.
(N/T : Les Saturnales étaient des fêtes romaines où l’on faisait la fête sans retenue. On mangeait, on buvait, on échangeait les rôles entre maîtres et serviteurs… Un « banquet de Saturnales », c’est donc un vrai moment de débauche et où tout était permis ou presque.)
Le contraste entre les deux côtés de la table reflétait parfaitement la différence entre les deux hommes. Dmitri était pratiquement l’opposé de Ceaser, tant par son apparence que par sa personnalité. Si Ceaser évoquait une toundra glacée du Nord, Dmitri, lui, était une jungle tropicale, moite et envoûtante, avec ses cheveux châtain foncé et ses yeux vert foncé.
Il était difficile de convaincre qui que ce soit qu’ils étaient cousins, et pourtant, c’était bien le cas.
L’une des filles, qui n’avait pas réussi à décrocher une place près de Dmitri, se mit à faire la moue. Heureusement pour elle, Dmitri avait toujours de l’attention à donner. Dans un éclat de rire, il se pencha vers elle et parsema de baisers son décolleté. Lorsqu’il leva les yeux et vit qu’elle ne boudait plus, il lui adressa un sourire carnassier.
« Alors, Ceaser, » dit-il d’un ton traînant, tout en détournant non sans regret son regard de la jeune femme. Dmitri faisait partie des rares privilégiés à pouvoir l’appeler par son prénom.
« Les affaires ? »
« Bien. » répondit Ceaser simplement.
Dmitri suspendit son geste, son verre de vodka en l’air. Le gérant du club comprit aussitôt et fit signe aux filles de quitter la pièce. En quelques secondes, ils se retrouvèrent seuls.
Dès que la porte se referma derrière le manager, Dmitri reposa son regard sur Ceaser.
« Tu as vu les infos sur Zhdanov, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
« Et ça ne t’inquiète pas ? »
Devant le silence de Ceaser, les lèvres de Dmitri se pincèrent. En général, quand il donnait un conseil, on l’écoutait. Ce n’était pas parce qu’il était le cousin de Ceaser, ni même son plus vieil ami, mais parce qu’il avait fait partie du KGB* avant d’ouvrir son club, et qu’il avait accès à n’importe quelle information qu’il désirait. S’il y avait bien quelqu’un qui savait ce qui se passait dans l’ombre, c’était lui. Et quand il affirmait quelque chose, on savait que c’était la vérité.
(N/T : Le KGB (Comité pour la sécurité de l’État) était le principal service de renseignement de l’Union soviétique (Russie). Célèbre pour ses méthodes impitoyables, il était à la fois une police secrète, un service d’espionnage et un outil de répression politique.)
Son expression devint grave.
« Écoute, Ceaser… Tu devrais te retirer tant que tu es encore en position de force. Dès qu’ils auront les preuves, ce sera fini. Encaisse le coup et tourne la page. Je peux m’occuper de Zhdanov s’il commence à te causer des ennuis. »
Un muscle tressaillit dans la mâchoire de Ceaser, mais sa voix resta posée.
« Tu crois que j’ai peur d’un type comme Zhdanov ? »
« Non, bien sûr que non, » se reprit aussitôt Dmitri.
« Alors mêle-toi de tes affaires. »
Dmitri observa Ceaser en silence tandis que celui-ci se resservait un verre de vodka, ne sachant pas comment donner suite à leur conversation.
« Je dis juste, » tenta prudemment Dmitri, « que les gains ne valent peut-être pas tous ces ennuis. »
Ceaser se contenta de lui répondre par un sourire en coin.
« Pour capturer un tigre, il faut un appât. »
« Un tigre ? » répéta Dmitri en penchant légèrement la tête.
Ceaser vida son verre, puis se leva.
« Ah, au fait, » reprit Dmitri, préférant remettre à plus tard cette étrange remarque.
« Un petit oiseau m’a soufflé quelque chose de très intéressant. Apparemment, le vieux Mikhaïl aurait fait un AVC. »
Il n’avait pas besoin de préciser lequel—il n’y avait qu’un seul Mikhaïl qui comptait pour eux.
« Rien d’étonnant à son âge, » commenta Ceaser d’un ton détaché.
« Ils essaient d’étouffer l’affaire, mais la rumeur s’est déjà répandue. »
Dmitri esquissa un sourire en coin.
« Quelle tragédie… Les Lomonossov sans héritier, et tout le tralala… »
Ils savaient tous deux ce que cela signifiait.
Un rictus triomphant se dessina sur les lèvres de Ceaser.
« La Russie sera à moi. »
« Longue vie à l’empereur. »
Dmitri leva son verre, puis en avala le contenu d’un trait, le regard chargé de sous-entendus.
Sans un mot, Ceaser fit volte-face, prêt à quitter la pièce. Il venait à peine de poser la main sur la poignée que la voix de Dmitri s’éleva soudain derrière lui :
« Dernière porte à droite. »
Ceaser se retourna vers lui, et Dmitri lui adressa un sourire à la fois complice et résigné.
« Essaie au moins de me les rendre en un seul morceau… Ce sont quelques-unes de mes meilleures filles. »
Sans un mot de plus, Ceaser tourna les talons et sortit de la pièce. Comme si c’était le signal qu’elles attendaient, une nuée de jeunes femmes se précipita aussitôt à l’intérieur en se bousculant pour passer la porte.
Tandis qu’elles se disputaient joyeusement les places autour de la table, le gérant se dirigea à grands pas vers Dmitri et se pencha pour lui glisser :
« Dix filles, comme demandé. »
« Parfait. Et pour l’alcool ? »
Le gérant acquiesça d’un hochement de tête, le visage fermé.
« Trois fois la quantité habituelle. »
« Et j’ai demandé à notre fournisseur de rester disponible toute la nuit, au cas où il nous en faudrait plus. »
Dmitri acquiesça.
« Assure-toi que la pièce soit toujours bien approvisionnée — ce salaud boit comme un trou. »
La querelle autour des places prit fin lorsqu’une belle blonde aux formes généreuses parvint à s’installer à côté de Dmitri. Il la parcourut d’un regard appréciateur, accompagné d’un sourire en coin.
Ne voulant pas rester en retrait, une autre fille, restée de l’autre côté de la table, tenta de se faire remarquer en lançant d’un ton faussement innocent :
« Mais, Mitya… Est-ce qu’il a vraiment besoin de dix filles ? Juste pour une nuit ? »
Le ton incrédule de la jeune femme fit éclater de rire Dmitri.
« Tu ferais mieux d’y croire, krasotka*. Je sais, il donne l’impression d’avoir un balai dans le cul et d’être incapable de s’amuser, mais quand il se lâche… Ce type est une vraie bête. »
(N/T : « Krasotka » (красотка) est un mot russe familier qui signifie « jolie fille » ou « beauté ». Il est souvent utilisé de manière flatteuse ou séductrice, un peu comme « beauté » ou « ma belle » en français.)
Il ajouta, l’air distrait, en vidant son verre :
« Une fois, on a voulu s’amuser un peu. »
Son verre aussitôt rempli, il reprit :
« Cinq filles. Et on les a partagé. Tu sais ce qui s’est passé le lendemain ? »
Toutes le fixèrent, les yeux écarquillés, en secouant la tête sans dire un mot.
« Trois d’entre elles ont fini à l’hôpital. C’est un putain de monstre quand il baise. »
Les filles poussèrent un cri de surprise à l’unisson et avant qu’elles n’échangent des regards affolés.
Dmitri s’envoya un autre shot et poursuivit, le ton nonchalant :
« Maintenant, il s’arrange toujours pour être complètement bourré quand il baise. Tu sais pourquoi ? »
Il ne prit même pas la peine d’attendre une réponse.
« La seule chose qui l’arrête, c’est quand il est trop bourré pour bander. Sinon, il est insatiable. »
Un silence de mort tomba sur la pièce, et Dmitri laissa échapper un rire sombre.
« On verra combien il en use, ce soir. »
Le froid mordant qui avait régné ces dernières semaines s’était enfin calmé.
Yiwon s’était réveillé à l’heure habituelle, mais avait décidé de rester allongé un peu plus longtemps, voulant profiter de cette douce matinée. Il prit son temps pour se préparer, se laissant aller à cette chaleur inattendue. C’était de circonstance, songea-t-il, puisqu’il n’avait rien de prévu aujourd’hui. Pas de clients, pas de parrains de la mafia, juste un long trajet en tramway jusqu’à une petite ville tranquille.
Peut-être qu’aujourd’hui, il trouverait enfin ce qu’il cherchait.
Devant la porte du café, aux côtés de Mme Ivana, Yiwon contemplait l’adresse griffonnée sur le bout de papier qu’il tenait entre ses doigts, tentant de ne pas se laisser envahir par l’espoir. Pourtant, au fond de son cœur, une petite étincelle s’obstinait, papillonnant d’anticipation. Et si c’était enfin la bonne piste ?
« Je rentre ce soir. » dit-il avec un sourire à Ivana, avant de s’éloigner d’un pas léger.
En marchant vers la station, Yiwon s’arrêta un instant et rit de lui-même. Il n’arrêtait pas de se dire que le temps était agréable, alors qu’à son arrivée en Russie, il avait bien failli mourir gelé par un froid à peine plus vif que celui d’aujourd’hui. Il s’était réellement acclimaté à la vie dans ce pays étranger.
Sept ans, déjà…
Et comme à chaque fois, sa pensée dériva vers sa mère. Sa main douce et tremblante, qui caressait faiblement sa joue, et ce regard si triste.
— Yiwon-ah*, tu peux faire ça pour moi ?
(N/T : En coréen, ajouter « -ah » (아) à un prénom est une forme d’appel familière, souvent utilisée entre amis proches, membres de la famille ou envers quelqu’un de plus jeune ou de rang égal dans un cadre informel. C’est une marque d’affection, d’intimité ou de proximité. Une traduction plus correcte serait : « Yiwon, tu pourrais faire ça pour moi, mon chéri ? » )
Il poussa un long soupir, puis redressa les épaules. Il devait le faire. Pour elle. Il n’avait pas le choix. Le cœur ragaillardi, il reprit sa marche d’un pas plus assuré.
La Russie étant immense et les trajets entre les villes pouvaient sembler interminables. Secoué par les cahots du tramway qui l’emmenait au bout de la ligne, Yiwon regardait défiler le paysage, perdu dans ses pensées. Lorsqu’enfin il arriva à destination, il descendit et prit le temps d’observer la petite village paisible.
On racontait que le week-end, elle s’animait un peu : les citadins venaient y cultiver leurs légumes ou se détendre dans leurs petites maisons secondaires. Mais aujourd’hui, c’était un jour de semaine donc le silence y régnait en maître.
Habillé de son costume impeccable, Yiwon faisait tâche dans ce décor rural. Il attirait naturellement les regards. Ce n’était pas un cultivateur* en visite et ça se voyait. Il adressa malgré tout un sourire chaleureux aux vieilles dames qui l’observaient avec méfiance, et leur lança un petit bonjour poli. Elles lui répondirent, à contrecœur, sans le quitter des yeux alors qu’il s’éloignait de la station.
(Note de Ruyi : Pardon, mes lectures de wuxia m’ont un peu déroutée mdr. Pour ceux que ça dérange, on va dire qu’il est question de quelqu’un qui cultive des légumes ou/et des fruits et non d’un mec qui se bats avec son qi. Bref je vous laisse à votre lecture.)
Après une longue marche à travers les rues désertes, Yiwon atteignit enfin la maison qui correspondait à l’adresse inscrite sur son papier. Il inspira profondément et frappa doucement à la porte.
« Qui est là ? » lança une voix d’homme, faible et tremblante, alourdie par le poids des années.
Il entendit des pas s’approcher. Son cœur se mit à battre plus vite, plus fort. C’est peut-être enfin ça… Sept ans de fausses pistes, de portes closes, de déceptions. Mais ici, il en était certain : elle était passée par là. Ce pourrait bien être le début de vraies réponses.
La vieille porte s’ouvrit dans un tintement de clochettes. Un visage ridé, marqué par le temps, apparut dans l’encadrement.
Yiwon afficha son plus beau sourire, celui qu’il avait tant de fois répété, et se lança :
« Bonjour. Je m’appelle Jeong Yiwon. Je suis avocat. Jeong est mon nom de famille, Yiwon mon prénom. »
Il tendit l’une de ses cartes de visite, tout en essayant d’avoir l’air sûr de lui malgré le regard méfiant de son interlocuteur. »
« Et… Si je ne me trompe pas, vous êtes bien Monsieur Shvernik ? »
« C’est exact. »
Le vieil homme le scrutait toujours d’un air suspicieux. Pris d’un léger trac, Yiwon déglutit avant de se lancer :
« Désolé de venir ainsi sans prévenir, mais… J’aurais aimé vous poser une question. Hum… Il y a environ trente ans, une femme coréenne aurait loué une chambre ici. Est-ce que cela vous dit quelque chose ? Elle s’appelait Jeong Suyeon… Ou peut-être qu’elle s’était présentée comme Suyeon Jeong. »
Un court silence s’installa. Le vieillard cligna des yeux, l’air un peu perdu, puis son visage s’illumina soudain de surprise. Le cœur de Yiwon s’emballa.
Mais à son retour, tard dans la nuit, il traînait les pieds, vidé de toute énergie. J’étais si proche…
M. Shvernik se souvenait bien d’elle. D’une jeune femme charmante, venue de Corée, qui avait logé chez lui un temps. Et puis, un jour, elle était simplement partie, sans un mot. C’était tout ce dont il se rappelait.
En voyant la déception sur le visage de Yiwon, le vieil homme avait sans doute été pris d’un élan de compassion. Il lui avait promis de poser quelques questions autour de lui, voir si quelqu’un dans le village se souvenait d’elle. « C’est peu probable après tout ce temps », avait-il admis en lui serrant la main, « mais puisque tu es venu de si loin, autant essayer. »
Yiwon poussa un long soupir. Peut-être que ça ne devait pas être… Trouver cette adresse relevait déjà du miracle. Et après plus de trente ans, même si quelqu’un la reconnaissait, il n’y avait aucune garantie qu’il en saurait plus.
Il ne lui restait plus qu’à attendre et espérer que le vieux homme trouve une autre piste.
Retour à la case départ, pensa-t-il, accablé. Il arriva au café, les épaules toujours basses. Les lumières étaient éteintes — Ivana devait déjà dormir. Il entra par la porte de derrière, retira ses chaussures couvertes de poussière et enfila ses chaussons.
Il n’avait plus la force de rien. Tout ce qu’il voulait, c’était dormir. Il monta l’escalier de secours à pas feutrés tout en retenant son souffle à chaque grincement des marches. Il fallut encore ruser un moment avec la serrure récalcitrante avant que la porte ne s’ouvre enfin. Il expira, prêt à se laisser tomber sur son lit.
Mais il s’arrêta net.
Là, juste sur le seuil, se trouvait une enveloppe.
Il la ramassa en refermant la porte. Elle semblait banale, rien de suspect. Clairement destinée à lui. Sans y réfléchir davantage, il en arracha l’extrémité tout en se traînant vers le lit. Il s’effondra sur le matelas, l’enveloppe encore en main.
Il fouilla machinalement sa poche, à la recherche d’une cigarette, avant de se souvenir qu’il n’en avait plus. Il avait terminé son paquet entier sur le chemin du retour.
Poussant un soupir amer, Yiwon reporta son attention sur l’enveloppe mystérieuse et en examina le contenu. Ses sourcils se froncèrent aussitôt.
… C’est quoi, ça ?
À l’intérieur, il n’y avait qu’un seul objet : un billet brillant, rigide, soigneusement imprimé. Il le tira complètement et lut ce qu’il y était écrit. Un ticket pour le Bolchoï. Une place unique pour un ballet, pour le lendemain soir.
Interloqué, Yiwon fixa le billet sans trop comprendre, puis ouvrit de nouveau l’enveloppe pour vérifier s’il n’avait rien raté — une note, un mot, un message… Quelque chose. Et là, il aperçut une carte de visite.
Cæser.
C’était la même que celle qu’il avait reçue auparavant. D’un coup, tout lui revint : demain, c’était justement la date qu’il avait donnée à Cæser. « Si je n’ai pas de nouvelles d’ici là, je passerai. » Alors quoi, Cæser voulait qu’ils se parlent… À l’opéra ? Et il était venu en personne lui glisser cette enveloppe sous la porte ?
Yiwon observa à nouveau le billet, le front plissé. Il n’était pas plus avancé. Finalement, il le rangea dans l’enveloppe et la déposa sur la table de chevet. Il n’avait aucune envie d’aller voir un ballet, mais il devait voir Cæser quoi qu’il arrive. Il passa en revue plusieurs scénarios pendant sa douche, anticipant ce qui pourrait se passer.
Il voulait être prêt. De toute façon, ni lui ni Cæser n’avaient de temps à perdre.
Peu après, Yiwon s’endormit, l’esprit encore agité par cette journée éreintante.
Ce chapitre vous est présenté par la Dragonfly Serenade : Traductrice • Ruyi ⋄ Correctrice • Ruyi
・.ʚ Voilà la fin du chapitre ɞ .・

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